Tout était dit
(Devoir du Goût)
Il arrive.
Elle évite de croiser son regard. Qu’il ne sente pas comme l’envie de lui sourire lui manque cruellement, aujourd’hui. Et pourtant, elle en est triste. Triste, paradoxalement, de ne pas savoir lui sourire, de ne pas avoir être en mesure de l’accueillir avec ce visage rayonnant, avec ce regard brillant qu’elle lui a adressé des centaines de fois.
Elle traverse une sorte de crise, en ce moment. Quelque chose qui la surprend un peu elle-même, et qu’elle ne comprend pas bien. Un mal intérieur qui la ronge, la laisse de glace, l’empêche d’aimer.
Pour l’heure, elle ne sait pas encore si cet état est passager ou si le mal est plus profond que cela. Elle ne se fie pas à sa propre expérience de sa propre personne: elle se sait parfois imprévisible, et peut tout à fait se surprendre elle-même. Et ces incertitudes la plongent dans un grand trouble.
Cet état entame assez ses idéaux, ses rêves de pureté et d’absolu. En somme, il la contrarie.
Elle repense aux centaines de fois où il lui est apparu comme maintenant, et où sa présence seule la rendait infiniment heureuse. Elle frissonnait intérieurement à son approche, et ne pouvait dissimuler sa joie éclatante. Où sont ces purs instants?
Aujourd’hui, il s’approche, et cela lui paraît d’une banalité effrayante.
Elle se souvient aussi que, jadis, sa raison tentait en vain de contrarier un peu ces élans d’amour passionnés, de les contenir légèrement, afin de continuer de s’appartenir, et de ne pas se laisser envahir totalement par la subjugation.
Et la voilà à présent dans la situation inverse. Sa raison, aujourd’hui, l’implore de l’aimer encore et de toutes ses forces. L’esprit, nostalgique et mesurant ce qu’il a à perdre, voudrait maintenant contraindre le sentiment, le faire exister encore.
Il est bien trop tôt pour abdiquer, trop tôt encore pour laisser son amour s’essouffler ainsi. Son esprit cartésien s’accroche à l’amour que l’âme refuse. Contradiction presque ironique.
Pour l’heure, elle n’ose le regarder, de peur qu’il la devine. Pour la première fois, elle voudrait parvenir à le trahir un peu, le laisser croire que rien n’a changé.
Si elle s’écoutait, elle fuirait. Mais elle souhaite sciemment forcer son envie. Non pas qu’elle soit lâche ou indécise, mais plutôt que sa raison veut y croire encore.
Et puis, elle l’a décidé, voilà tout.
Dans quelques secondes, elle tournera la tête vers lui, le scrutera et lui sourira.
Et elle l’aimera. Parce qu’elle le veut.
Ce sera aussi simple que cela.
(Note: le titre est une manière d’exorciser ces mots qui ont tourné en boucle en mon esprit à chaque fois que je regardais ce tableau. C’était l’évidence, pour moi: il représentait « Tout était dit », de Goldman. Et il m’a fallu chasser ces paroles pour parvenir à écrire quelque chose. D’ailleurs, j’ai bien failli renoncer. Puisque la meilleure évocation du tableau avait, pour moi, déjà été écrite.)
