Onfray, laïcité, religion, crétinisation
Michel Onfray est un philosophe et essayiste que je respectais beaucoup il y a encore quelques temps. Je trouvais sa pensée assez proche de la mienne sur plusieurs sujets qui comptent, et l’individu très intègre, ne craignant ni les polémiques ni les haines qu’il pouvait susciter. Par ailleurs, je ne lui reproche guère ses changements d’opinions politiques comme beaucoup peuvent les lui reprocher : cela montre que c’est un homme qui a évolué, point.
Depuis quelques temps - je suis d’assez près son actualité - sa portée médiatique est comme décuplée. Il est fort sollicité notamment à la télévision. J’ai vu il y a peu un reportage plutôt plat et décevant sur son enfance, notamment. Cependant, je lui reproche de prendre part à tous les débats futiles, qu’ils soient politiques ou sociaux, et de répondre à toutes les sollicitations, à propos de tout et de n’importe quoi. Il me semble qu’à un moment, pour garder un peu de hauteur, il faut savoir dire: « Non, ce sujet là ne m’intéresse pas, et d’ailleurs je n’y ai guère réfléchi. Pour ces raisons, je n’en parlerai pas ». Onfray fait tout le contraire: on lui pose une question d’actualité, et il y réfléchit ... afin d’y répondre. Le succès aura comme pris possession de son cerveau, dans la mesure où il ne semble même plus choisir ses propres sujets de réflexion.
Néanmoins, Onfray se laisse visiblement moins piéger par les médias qu’un Zeimour notamment. Il a bien conscience de se perdre à répondre à des journalistes qui ne veulent que créer des polémiques sur son dos.
N’importe. J’ai eu la curiosité d’écouter tout un cours (payant!), de plus de deux heures, de Michel Onfray, qui a eu lieu à Charleroi. Je voulais savoir ce que valait au juste son idée d’université populaire. Ce cours s’intitule: « laïcité et religion ».
Onfray est intéressant, c’est indéniable. Il explique l’histoire des religions, remontant à l’antiquité, et les origines de la laïcité. Il cite des philosophes à propos en expliquant leur point de vue sur la religion (Montaigne, Spinoza, Rousseau, Heidegger, Marx), de manière très claire et sans oublier Nietzsche, sa volonté de puissance, et le nihilisme.
Onfray expliquant le christianisme, m’a d’ailleurs fait songer à Nietzsche, en pointant du doigt tout particulièrement l’apôtre Paul, et pour les mêmes raisons que Nietzsche à peu près.
J’ai aimé également son explication de l’Islam. Onfray soutient à juste titre qu’un avis éclairé sur une religion ne peut se passer de la lecture des textes. Ainsi, il a lu le Coran et la Torah, entre autres, logiquement, et relève toutes les contradictions de ces textes.
Onfray ne craint pas les polémiques, je l’ai dit plus haut. Et je retiens cette phrase qu’il a eu l’audace de prononcer, au sujet du 11 septembre : « Ben Laden a raison ». Et il explique :
Nous avons, nous, les occidentaux, bombardé la Lydie, l’Irak, le Mali, détruit des gens, des civilisations, des cultures, fait des victimes innocentes, sans parler de la Palestine. La totalité de la communauté musulmane planétaire a des raisons de se comporter comme elle se comporte, de manière agressive a l’endroit de l’Occident. C’est parce que nous avons bombardé les musulmans que nous avons créé le terrorisme. Nous avons, nous, occidentaux, créé les conditions d’un terrorisme qui n’est jamais qu’une réponse à la grande guerre que l’occident mène à la communauté musulmane planétaire. Il va falloir cesser de croire qu’ils sont méchants et que nous sommes les bons. Arrêter de penser en matière de bien et de mal, de barbares et de civilisés. Les droits de l’homme sont une couverture (pourquoi ne pas bombarder la Corée du Nord, autrement ?), pour un impérialisme occidental infligé à des musulmans qui n’ont rien demandé et ils sont aujourd’hui simplement dans la réponse à ces attaques.
Je reconnais à Onfray l’audace d’avoir prononcé ces paroles à une période où le sujet était très sensible, et surtout d’être allé contre la pensée commune à ce moment où les terroristes étaient les « méchants » universellement diabolisés.
D’ailleurs, j’ai aimé enfin son image du philosophe qui est détesté à tort pour ses idées. Onfray prend l’image du médecin qui annoncerait une mauvaise nouvelle et demande : « Est-ce que dans ce cas, on frappe le médecin de nous avoir annoncé que nous sommes malade? ». Non. Le médecin, comme le philosophe, n’y est pour rien, il se contente d’annoncer une vérité, point. Inutile de s’en prendre à lui. J’ai trouvé ce parallèle très pertinent.
Tout comme j’ai apprécié sa définition du philosophe, qui jamais, jamais ne devrait se contenter d’être Nietzschéen ou Freudien, mais développer sa pensée propre, aller plus loin, penser au delà de son modèle philosophique, jusqu’à le remettre en question.
Le tout est dit d’une manière intelligible et accessible (université populaire!). Vulgarise-t-il? Sans doute un peu. Quoiqu’il faille une grande concentration pour le suivre. Je dirais qu’il va droit au but pour une question de temps plus qu’il ne vulgarise. Bravo Monsieur, c’est quand même bien fait, d’une grande clarté, très intéressant, intelligent et pédagogique.
Satisfaite de ma première expérience - et mon admiration un peu retrouvée par ce cours - mais ayant estimé avoir payé suffisamment cher le cours de deux heures (neuf euros, tout de même!), je me suis abonnée à ce qu’il publie de gratuit, un contenu assez pauvre, qui exclut ses vidéos sur les divers sujets de société (il faut payer quatre balles par mois pour avoir l’avis du grand philosophe sur le port des strings, j’exagère à peine).
J’ai lu notamment un texte assez mièvre sur Noël, et sur tous ces pauvres gens malheureux en ce jour de fête (les veufs, les orphelins, les vieux, les gens seuls), et ce texte m’a fait l’effet d’aller à l’opposé du cours sur les religions. Ne croyons pas, mais pensons aux gens malheureux particulièrement en ce soir de Noël. Étonnant.
J’y ai ensuite lu, très récemment, un texte dénonçant les manquements du gouvernement français face à l’épidémie du corona virus. Consensuel, quoi.
Et enfin, j’ai lu cette semaine une interview pour l’Echo, dans le cadre de la promotion de son livre « Théorie de la dictature », dans lequel il présente l’œuvre de Orwell comme une belle anticipation de notre société actuelle. Ainsi, Orwell aurait prévu, selon Onfray, la dictature... des nouvelles technologies ainsi que « La crétinisation progressive du peuple ».
Si j’émets quelques réserves quant aux capacités d’anticipation de Orwell, d’ailleurs Henry War, par sa note sur « Retour au meilleur des mondes » m’y a aidée, je suis assez d’accord avec le fait que le peuple se cretinise. Pour autant, je ne pense pas que la dictature des nouvelles technologies en soit la cause. L’individu se cretinise par lui-même, consommant de l’information numérique par divertissement, et non parce que cela lui est imposé par une dictature fictive. Seulement voilà, il ne sait plus ni trier ni élire. Il s’est laissé aller seul. Aucun pouvoir ne l’oblige, concrètement, à se soumettre aux lois des réseaux sociaux et des médias. Peut-être l’incite-t-on fortement, à la rigueur. Mais de là à prétendre qu’il n’est qu’une victime innocente d’une machine écrasante qui le rend imbécile malgré lui... non!
Et j’ajouterai pour conclure que Onfray - malgré tout mon respect pour lui et une intelligence dont je ne doute pas et que j’admire même - qui dénonce cette crétinisation massive, comme une épidémie, devrait songer pour l’heure à ... s’en préserver lui-même.