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2 janvier 2021

Trois contes (Flaubert)

J’ai laissé passer plus d’un mois entre la lecture de cette œuvre et la rédaction de cette note. Je craignais d’être trop imprégnée, influencée par les savantes et magistrales explications de texte que l’on m’a servie et que j’ai dû assimiler et considérer comme exhaustives et supérieures. J’ai préféré m’en détacher avant, m’en extraire pour me permettre de repenser l’œuvre, de la redécouvrir à nouveau mentalement, et sous mon regard personnel. 

Flaubert a assurément rehaussé l’écriture, l’a élevée au rang des tâches hautement compliquées à accomplir, laborieuses et patientes. Il faut sans doute une lecture attentive et concentrée pour s’en rendre tout à fait compte. Il écrit au millimètre, choisit ses mots avec une minutie incroyable, compose une musique du verbe, pointilleuse et à la partition extrêmement complexe. Le rendu final, pourtant, fait l’effet d’une fluidité toute naturelle, gommant instantanément toutes les ratures des multiples brouillons. C’est un virtuose, comme seuls le sont ceux qui parviennent à faire oublier au lecteur les nombreux agacements, éreintements et insomnies que leur a causé la composition. Il ne reste que le beau, le fluide, le mélodieux et le grandiose. Le labeur pénible est l’envers du décor, enfoui et dissimulé, épongé comme les suées de l’écrivain une fois qu’il est enfin satisfait de son texte. Il m’a fallu du temps pour deviner ce combat, pour déceler le champ de bataille sur lequel Flaubert s’est épuisé à la rédaction de chacune de ses œuvres. C’est que, pour le deviner rien qu’un peu, il faut un œil suffisamment entraîné, et il faut s’être rien qu’un peu battu soi-même avec les mots. C’est d’ailleurs affreusement triste, quand on y songe, comme des années de travail sont insoupçonnées, niées, négligées par un consommateur qui lira l’œuvre en quelques jours sans seulement imaginer les souffrances dont elle a pu être la cause. Parfois, un seul paragraphe, une seule phrase, une seule tournure lue avec négligence aura été source d’angoisse et de difficulté durant des jours. Ou des nuits. Voilà en quoi je distingue un véritable artiste. Une œuvre n’en n’est une que si elle est le fruit d’un travail pénible. Autrement, c’est un divertissement. Jamais une œuvre ne peut être enfantée sans douleur. 

On peut tout de même reprocher à Flaubert cette écriture un peu trop affectée, certes assez sobre mais parfois tant étudiée qu’elle en devient un peu artificielle, voire surfaite. Mais je chipote, et c’est indétectable pour la plupart des lecteurs. C’est que j’ai tellement eu à cœur de m’arrêter sur ce style qui recherche énergiquement la perfection que j’en ai vu le revers de la médaille : une épuration, une élégance et une harmonie telles que toute spontanéité en est bannie, qu’aucun élan d’écriture n’est autorisé. C’est le fruit d’une haute maîtrise, d’une maniaquerie de contrôle presque, de sorte qu’on le lit comme l’on entre dans une maison bien trop propre, aseptisée. On est ébloui, admiratif, c’est indéniable. Cependant, on ne peut que se sentir un peu mal à l’aise, saisis par le manque de vie que dégage cet intérieur impersonnel. J’ai beaucoup lu Flaubert, et longtemps j’ai cherché en moi-même ce qui n’allait pas chez moi, ou chez lui mais pour moi. Je n’ai jamais rien eu à lui reprocher et cependant ses œuvres m’ont toujours laissée dans un état autre que celui de l’admiration pure. J’ai enfin trouvé. Tout est si méticuleusement ordonné et apprêté qu’on ne distingue plus rien, qu’aucune formule vaut plus qu’une autre, et qu’il y manque un peu de vie. C’est paradoxal et injuste évidemment de lui reprocher un trop grand professionnalisme, mais je ne serais pas honnête si je ne le mentionnais pas. 

Un Coeur Simple, le premier des trois contes, est admirable de fond et de forme. C’est une nouvelle plus qu’un conte, d’ailleurs, mais il me semble avoir lu que Flaubert se refusait à faire la distinction. À tort, à mon avis. Cela ressemble à un concentré de Madame Bovary. La description d’une vie sans intérêt aucun et pourtant avec une exactitude et une justesse indiscutables. Cette nouvelle, écrite peu avant sa mort, est à mi-chemin, je dirais, entre l’auteur lui-même et ce qui vient après lui, en l’occurrence Maupassant. Je ne le cite pas au hasard. « Une vie » en reprend les principes, en un peu plus long seulement. Et je me demande lequel des deux a insufflé cette continuité - cette amélioration - du réalisme professionnel et méthodique. S’il est logique de penser que Maupassant a non copié mais amélioré largement la façon, j’ai envie de croire que cette dernière œuvre achevée de Flaubert n’a rien d’un hasard. Elle ressemble à un testament, regroupant en un seul ouvrage ses trois procédés de prédilection, en concentré, comme pour l’exemple. Elle offre une sorte de modèle d’exemplarité à qui aurait voulu s’en imprégner. 

Un Coeur Simple est, à premier vue, le récit d’une sorte de gaspillage idiot, d’une abnégation stupide et non récompensée. C’est le dévouement d’une servante un peu trop sotte pour agir, se laissant simplement mener et éprouver par la vie lourde et cruelle, qui ne fait que l’affliger. Vivant pour sa maîtresse et les enfants de celle-ci, elle en a oublié sa propre existence, et l’a comme remisée, placée au second plan pour ne pas dire tout à fait oubliée. C’est le récit de la faiblesse naturelle, celle qui ne se débat nullement et qui accepte sa condition sans même y réfléchir. C’est la philosophie de l’esclave, qui ne goûte de délices que dans les miettes laissées par les maîtres. Félicité n’est pas attachante, ça non. Elle est stupide. Elle vit comme un petit animal de compagnie, faisant la fête à son maître en espérant que celui-ci lui filera un os, ne le respectant non pas par admiration, mais parce qu’il est né animal de compagnie et ne saurait comment s’émanciper de cette soumission. C’est d’ailleurs plus naturel que consenti : en animal, elle ne se figure même pas qu’une autre vie est possible. Elle se sent entièrement la propriété de ses maîtres, et se laisserait crever de faim si elle était chassée de la maison, n’ayant jamais goûté la moindre autonomie et n’aspirant à aucune forme de liberté. J’ignore même si elle peut inspirer de la pitié. C’est qu’elle est de la race de ceux qui ne savent vivre que de cette façon, et l’on ne peut pas lui souhaiter autre chose, sentant comme elle y échouerait. D’ailleurs, est-elle vraiment malheureuse ? Les événements tragiques l’émeuvent un temps, et puis son attention et son amour se reportent sur autre chose. Elle oublie les épreuves, qui glissent un peu sur elle et ne la brisent jamais tout à fait. N’ayant plus personne de vivant à aimer, à la fin, elle reporte toute son affection sur un perroquet empaillé. 

La Légende de Saint Julien l’Hospitalier est probablement le seul conte - au sens où on l’entend - de l’œuvre. Et aussi le moins bon. N’importe, ça tient du fait que les deux autres sont éclatants de perfection. C’est un conte médiéval pour lequel Flaubert s’est inspiré d’un vitrail de la cathédrale de Rouen. Et l’idée seule me plaît. Sans doute que chaque tableau, chaque sculpture , chaque vitrail a sa propre musique et sa propre histoire écrite. Il ne reste à l’artiste qu’a la composer. Et c’est à mon avis faire preuve du plus grand respect que d’admirer l’art en créant de l’art. On sort ainsi du rôle de simple contemplateur, de consommateur ahuri et si minuscule devant l’immensité de ce que l’on découvre. Il y a deux manières nobles de rendre hommage à l’art : le rémunérer à sa juste valeur ou en faire une matière neuve à la création. Le reste, c’est à dire le compliment ou le culte béat, est à laisser aux piètres amateurs. 

La légende commence à la façon d’un conte de fée : un bel enfant en santé, des parents aimants et bons, et un splendide château pour décor. Cet univers sera chamboulé lorsque le jeune Julien prendra goût à la cruauté de tuer une souris, et paradoxalement dans une église tandis qu’il priait. Cette mise à mort sera la première d’une longue série, et le jeune garçon devient, en grandissant, une sorte de monstre sanguinaire, transformant ses parties de chasse en orgies de sang et de cadavres. Cette obsession pour la violence, cette sauvagerie (il abandonne peu à peu ses instruments de chasse pour tuer à mains nues ou tout comme, et presque nu), cette brutalité bestiale, cette soif de la mise à mort, à laquelle il a goûté une fois et dont il ne peut plus se passer, est délicieuse. Flaubert décrit fort habilement la jouissance addictive qu’offre la puissance, la férocité, le droit de vie et de mort sur l’autre, même si l’autre n’est qu’un animal. L’euphorie que procure la violence sans retenue, sans honte, le délire meurtrier, l’exacerbation de ses instincts naturels, est presque sexuelle. Julien chasse quasi nu et sans inhibition, comme un mâle instinctif féconde. C’est un conte, avec son lot de mysticisme et de fatalisme à la manière des tragédies. Ainsi, Julien fuira ses parents afin de ne point les tuer. Finalement, il les tuera quand même, bien malgré lui. Viendra alors le temps de la rédemption, qui lui vaudra l’appellation de Saint. La fin est superbe aussi. Nu comme lorsqu’il tuait des cerfs par centaines dans la forêt, il étreint un lépreux dans son lit de manière presque sensuelle. Et c’est cette étreinte qui lui fera apparaître l’esprit saint comme une récompense. Comment ne pas songer alors, et c’est certes impertinent, à un orgasme foudroyant ? 

Hérodias, dès les premières lignes, rappelle scrupuleusement Salammbô. C’est le plus complexe des trois contes et j’ai dû le lire deux fois. Entre deux, j’ai lu les passages des évangiles concernant Saint Jean Baptiste. Et je pense que l’on ne peut en saisir toutes les subtilités sans en avoir pris connaissance.  Hérodias est merveilleusement bien écrit. C’est un récit exotique et sensuel, qui raconte l’orient aussi bien à travers les festins que la cruauté. C’est un concentré de Salammbô. Une femme, encore, est au centre de ce récit, entourée d’hommes avides de pouvoir ou apeurés par la vengeance divine. Cette fois, la femme triomphera de l’homme, et même des Dieux. Et par ses seuls charmes. Une danse envoûtante, magnifiquement érotique et évocatrice lui suffira à obtenir la tête d’un homme. C’est en taquinant ses sens qu’elle obtiendra du tétrarque ce qu’elle désire et qu’il refuse de lui donner. Le tétrarque, puissant et impassible, dominateur comme le veut son rang, ne sera que faiblesse face au corps de la femme qui s’agite devant lui. Excité, envoûté, n’étant plus qu’un corps d’homme incapable de réfléchir, il promettra à la danseuse de lui offrir tout ce qu’elle voudra, et ne pourra se dérober, même lorsqu’elle exigera que la tête d’un prophète lui soit apportée sur un plateau. Stupide homme, qui depuis la nuit des temps te crois puissant, alors qu’une femme décide pour toi et te mène à sa guise, en enfant que tu es. 

Face à ses trois récits, je m’incline bien bas évidemment, et puis je relève aussitôt la tête. Devant un maître, certains restent plantés là, bouches ouvertes, béats d’admiration, mais seules les mouches alors peuvent être par eux gobées. D’autres au contraire se redressent, attrapent un stylo et prennent des notes. Je veux être de ceux qui prennent des notes.

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Commentaires
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Flaubert a éviter d'appeler son personnage Sophie : la félicité c'est le bonheur parfait ou le bonheur domestique.
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V
Bonjour Jean Claude,<br /> <br /> Meilleur vœux à toi aussi. <br /> <br /> Une fois par an ? J’admets que c’est une leçon de style, sans aucun doute. Aucune phrase n’est médiocre. <br /> <br /> Non, elle n’est pas malheureuse. Elle ne connaît pas autre chose. Elle subit presque sans souffrir. Elle est aussi simple d’esprit, ce qui me fait penser aux imbéciles heureux. Elle ne peut visiblement même pas s’imaginer vivre autrement. <br /> <br /> <br /> <br /> Relis, et reviens me dire !
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J
Bonjour, meilleurs voeux de santé et bonheur.<br /> <br /> Un coeur simple est de mes préférés, je le lis une fois par an, quelle leçon de littérature !<br /> <br /> Tu as raison de dire que Félicie n'est sans doute pas malheureuse, c'est ainsi que je le vois aussi, le titre le suggère d'ailleurs, dans sa simplicité, a-t-elle seulement l'idée du mal-être et du malheur, là où d'autres seraient mortes d'ennui ?<br /> <br /> Je vais le relire, tiens !
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H
Tu critiques avec justesse et généralité une application littéraire, et tu la rapportes à ton sentiment de la littérature, d'une façon toujours plus approfondie et dans une forme chaque fois plus exacte, pour perfectionner, en quelque sorte, ton sens de la lecture et ton sentiment de l'idéal artistique. Une telle progression est pertinente, je crois ; c'est un développement personnel appliqué à l'analyse, et réciproquement. Reste à complexifier, en une réflexion inédite, une vision propre de ta perception littéraire, par exemple : une œuvre est-elle, oui ou non selon toi, parfaite quand elle a atteint un point d'absolue d'impeccabilité ? Tu sembles dire que non, mais comme tu n'établis rien d'assez net, forcément on te titille un peu là-dessus.
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M
Le bordel, c'est la vie. L'excellence, c'est l'ennui. Flaubert était un excellent artisan ; cherchez l'artiste...
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