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Val ...
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13 janvier 2021

La mort est mon métier (Robert Merle)

J’ai du mal à concevoir qu’un livre demeure chez moi sans que je l’aie lu. Plutôt qu’un livre, je devrais parler de ce qui peut, d’apparence, constituer une œuvre, ce qui exclue d’office les insipidités des adolescents qui vivent sous mon toit. Lorsque l’un de mes enfants me fait acheter un livre pour le collège ou le lycée, c’est un automatisme, je le lis. Autant par curiosité que pour juger d’emblée son professeur. C’est dans ce cadre que j’ai lu La Mort est mon métier, roman dont je n’avais pas même entendu parler. 

Plus qu’un roman historique, c’est avant tout la description psychologique d’un homme, de son enfance à sa mort, abordée dans une grande neutralité. Avec pour documentation et support des rapports psychiatriques ainsi que des comptes rendus du procès de Nuremberg, Merle reconstitue la vie et les pensées de Rudolf Höß, commandant du camp de concentration et d’extermination d'Auschwitz-Birkenau. Un homme à la tête de la plus grande usine d’extermination de masse se nomme-t-il un monstre, un sadique, un tyran ? Il serait pratique en effet qu’il soit né avec une monstruosité telle qu’elle aurait fait de lui l’être le plus éloigné possible de l’humanité. C’est qu’il faut sans doute être monstrueux au départ, n’est-ce pas, pour se livrer à un tel massacre, y consentir non seulement, mais y être zélé de surcroît ? Cette théorie est pratique parce qu’elle nous exclut automatiquement, nous autres. Elle prétend implicitement qu’il existe deux espèces d’hommes, de rares et monstrueux comme lui et puis, à l’opposé, nous, la majorité humaine, incapable de tuer. 

Seulement, Merle donne à voir un Höß enfant plutôt sympathique. Certes doté d’un père catholique intégriste jusqu’à la folie et d’une mère transparente face au mari tyrannique de l’ordre, de la religion et du repentir. Destiné malgré lui à la prêtrise, le jeune garçon, d’abord docile, écrasé par l’autorité d’un père despote, exigent, froid, presque dictateur (!), suscite même l’empathie et une forme de pitié. Il est pieux lui aussi par mimétisme. D’ailleurs, que ne fait-il pas par assimilation et imitation ? Il développe des manies, s’impose des punitions à lui-même, se livre à d’étranges rituels d’auto-flagellation, presque. Habitudes qui lui sont nécessaires, d’ailleurs. A la mort de son père, n’étant plus obligé aux rites rigoureux ni aux duretés, n’ayant plus de maître à qui obéir, il sombre dans les affres de terribles crises d’angoisse. Il lui manque des repères, voilà. Il n’est point cruel, ni dénaturé de naissance. Il a juste été conditionné à l’obéissance totale, à tel point qu’il en a désormais un vital besoin. Issu d’une famille de militaires, il renonce sans remord à la prêtrise et intègre tout naturellement, à seize ans, le régiment des dragons. Il s’y sent à son aise, logiquement. Conditionné pour obéir sans réfléchir, considérant que sa vie importe moins que la moindre désobéissance, il retrouve le seul confort qu’il connaisse : l’allégeance à l’autorité sans avoir à réfléchir. Quand il revient en Allemagne, le voici à nouveau tout désœuvré, nu, sans but ni volonté. La liberté ne lui est rien. Il n’y a pas été habitué, il n’a même pas la moindre idée de ce qu’il en ferait au juste. C’est un homme perdu sans chef, sans ordres, sans autorité qui réfléchi à sa place. C’est un exécutant, voilà tout. Et un militaire. Il a besoin d’une famille. Pas d’une famille aimante, mais de celle qui pourrait être là continuité de son père. C’est ainsi qu’il adhère au parti nazi et qu’il obéira aux ordres, ce qui le conduira en prison, mais il s’y sentira bien. C’est que la prison a aussi son lot de règles à respecter, d’ordres à exécuter, que la hiérarchie y est très nettement ordonnée. Il en sort d’ailleurs anxieux, et c’est tout naturellement qu’il retournera à sa « famille », à sa hiérarchie. Il offre ainsi de manière spontanée une obéissance absolue, une loyauté sans faille au parti nazi. Quel meilleur adhérent pour les nazis qu’un exécutant tel que Höß ? Il n’a pas de conscience, pas d’autres valeurs que celles qu’on lui impose, et c’est presque réjoui qu’il obéit. On sait à sa place ce qui est bien pour lui, pour le parti, pour l’Allemagne. Pourquoi y réfléchir ? Puisqu’ils savent ! 

D’ailleurs, peu « sensuel » et ne voulant pas bien s’embarrasser d’une épouse, il y consentira quand même, puisque c’est un ordre. La grande Allemagne ayant besoin de familles aryennes avec beaucoup d’enfants. 

Certes, il aurait bien mener une vie paisible dans une ferme reculée avec femme et enfants, élevant des chevaux, mais l’Allemagne a besoin de lui. Il aurait également préféré la servir en étant envoyé au front, lieu de l’obéissance suprême, mais ses supérieurs avaient d’autres projets pour lui, alors il en fut autrement. Il n’y a pas, là encore, à y réfléchir. Quand il faut rendre opérationnel et efficace un camp d’extermination, il le fera. Il n’a certes pas le goût de tuer, il n’a pas demandé à tenir ce rôle, mais puisqu’il a reçu l’ordre de le faire, il le fait de manière scrupuleuse, méticuleuse, et même zélée. Les fumées asphyxiantes ne sont que des outils de travail. La graisse humaine versée sur les centaines de corps en train de brûler dans une fosse ne constitue ni plus ni moins qu’une procédure, voilà. Le problème de la solution finale l’occupera longtemps. Non pas tant la manière d’extermination, qui est acquise, mais plutôt la gestion des corps sans vie, comme un directeur d’usine s’interrogera longuement sur la manière de se débarrasser proprement de ses déchets. Une affaire de rendement, tout au plus. Le reste lui est extérieur. Jamais il n’est question de conscience, de meurtre, d’ignominie. Il fait son travail, parce que ce sont les ordres. Il est un employé appliqué, méticuleux, sérieux. 

La lecture de l’œuvre n’en n’est pas dérangeante pour autant, bien au contraire. Merle propose une théorie plausible, en fin psychologue. Pas de pathos sur une éventuelle enfance malheureuse, pas non plus le portrait convenu d’une sorte de monstre sadique. Un homme, simplement. Certes fort endoctriné et habitué à obéir depuis toujours, mais un homme, qui ressemble au contemporain bien plus qu’on peut le croire. Et même, j’ose : un professionnel consciencieux, une sorte de fonctionnaire obéissant et servile. Le récit fait montre d’une belle rigueur, d’un déroulement certes chronologique mais surtout d’une suite logique, d’une sorte de glissement inexorable, prévisible, implacable. Le lecteur fait l’expérience d’être dans l’esprit d’un commandant nazi, du raisonnement mécanique, de la froideur acquise, mais aussi et surtout de l’incapacité à désobéir aux ordres ni même à déroger rien qu’un peu. Höß, je le rappelle, voulait être envoyé au front. On a décidé qu’il exterminerait des juifs à la place. On pourra rétorquer qu’il aurait pu refuser, se suicider comme le fait son subalterne. Oui, mais c’est faire abstraction de la notion d’honneur, de la loyauté sans faille qu’il a promis. Höß était un fonctionnaire. Que dis-je ? Un militaire. Il n’a pas décidé de « régler la question juive ». Seulement, quand on lui a confié cette tâche, il a obéi. En bon citoyen, en bon militaire, en bon fonctionnaire. Alors, c’est dérangeant sans doutes, mais, à sa manière et dans sa conception, il était un homme d’honneur. Jusqu’à, et c’est paradoxal, la déshumanisation. 

Si le personnage n’inspire évidemment aucune sympathie, il ne suscite pas non plus une haine farouche. Quelqu’un qui n’aspire qu’à obéir est à peine un individu, et paradoxalement, il semble terriblement plus proche de ce qu’est un homme aujourd’hui que n’importe quel brave résistant. 

Il est un sujet d’étude tout au plus, une sorte de cas d’école, que l’on observe avec attention pour mieux comprendre le processus mental et logique qui conduit à devenir l’un des plus grands meurtriers de tous les temps. Ce que l’on en retient, non sans effroi, ce sont non pas les expressions d’une monstruosité inaccessible, mais plutôt du banal, du commun, de l’humain, dans le sens où, puisque tout est psychologiquement plausible et crédible, Höß était simplement... psychologiquement semblable à une large majorité d’individus. Le reste n’est probablement qu’une affaire de circonstances, tout au plus. 

Il serait bien facile et catégorique de prétendre que l’on aurait fait autrement. Hey quoi ? Vous vous seriez fait fusiller, vous, plutôt ? Il suffit de s’observer dans les arrangements que l’on fait avec son intégrité dans son travail, et ce, à tous bouts de champs ou tout comme. Les conséquences de l’expression d’un début de  révolte, d’un refus, d’une bravade seraient pourtant bien moindres. Il suffit de voir comme l’on s’accroche à son confort, à son train de vie, au fait de conserver son poste. Qui oserait jurer qu’il préférerait être pendu, dans l’opprobre de surcroît, et comme un traître, plutôt que de se contenter d’obéir ? Soyons honnêtes un tant soit peu. 

 Höß m’est évidemment décevant pour bien des raisons. Je crois que j’aurais préféré qu’il soit animé d’une volonté ferme, d’une conviction inébranlable. Certes, cela aurait fait de lui un monstre mais un monstre résolu. Seulement, il n’est que faible, sauf à la fin. Durant son procès, à aucun moment il n’exprimera le moindre repentir, ce qui fait de lui un homme intègre, par contraste avec tous ceux qui ont pleuré, ont supplié, se sont inventé des excuses insincères pour échapper à la peine de mort. Höß, digne, constant, s’est expliqué dans une droiture froide, sans pathos ni émotions feintes. Il n’a pas tenu de rôle dans l’espoir stupide de sauver sa peau. C’est pour cette raison qu’il a été perçu, à tort, comme le plus monstrueux de tous, quand il était probablement le plus sincère et le plus intègre. Et le plus digne. 

Un mot sur le style de Merle. C’est une plume méthodique, à la façon de son personnage. Un style sobre et impersonnel, une démarche quasi scientifique, systémique, à la manière de naturalistes. Le tout est cependant très bien écrit. D’une esthétique simple mais élégante et soigné.

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Commentaires
J
Bonjour Val, <br /> <br /> Merle a écrit d'excellentes choses. J'ai beaucoup aimé "Malevil" et "Week-end à Zuydcoote". Les deux ont fait l'objet de films d'ailleurs.<br /> <br /> Le sujet de celui-ci (qui a bonne critique), trop grave, ne me tente pas trop cependant...<br /> <br /> À bientôt.
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H
Une synthèse mesurée, exacte, soigneuse, qui ne joue pas du tout le scandale, le scandale qu'elle pourrait, le scandale de la comparaison que, moi, j'ose livrer ainsi : ce Rudolf est un exemplaire du contemporain notamment fonctionnaire, mais il a, lui, au surplus, une vertu supérieure, c'est que, comme tu l'expliques, a contrario du contemporain qui, sitôt pris, croit pouvoir se justifier par ses faiblesses, Hoss explique tout, ne se défausse de rien hormis de ce qu'il n'a pas commis, assume ses actes, les explique sans ce piteux pathos, cette complaisance à la victimisation de nos semblables actuels qui se plaignent et pleurnichent toujours. Et je songe que bien des Juifs ont surmonté l'abjection en affichant leur dignité, en ne se laissant pas réduire, en refusant toutes les complaisances où l'on voulait les contraindre ; le mouvement du contemporain est exactement inverse : il ne pâtit de presque rien, mais il faut, lui, qu'il se fasse petit et misérable, qu'il se présente comme appartenant à une minorité pitoyable, qu'il exprime ses "maux" et ses moindres sensations de peine pour se rendre pardonnable de tout.
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:
Le Fred Vargas, c'était pour le lycée ?
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