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30 mars 2021

L’éducation sentimentale (Gustave Flaubert)

Comme je l’ai fait avant pour Balzac, Zola, Anais Nin, et bien d’autres - puisque je fonctionne ainsi- j’ai entrepris, plus ou moins volontairement, de lire tout Flaubert. Je lis une œuvre, passe à autre chose et reviens à Flaubert depuis une petite année à présent. Je pense en avoir lu quatre ou cinq en quelques mois. Et, quand j’aurai estimé l’avoir intimement connu - où avoir été profondément déçue, mais j’en doute en ce qui le concerne - mon goût se tournera  vers un autre. J’ai déjà de petites idées. Je pense notamment à Julien Green pour le remplacer. 

Esprit étonnant et paradoxal qu’est le mien ! Le monde regorge d’œuvres, d’auteurs qui me sont encore inconnus, potentiellement admirables, mais je ne lâche un auteur ami qu’après une cruelle déception ou une sorte d’exhaustivité. Cependant, je ne m’enferme pas, résistant, luttant contre mon penchant naturel d’exclusivité et, même à l’apogée de ma relation intime avec un auteur, je continue d’en lire d’autres. Mes bonheurs dans mes relations avec les auteurs ne sont guère différentes de celles que l’on peut trouver en amour. La fascination des débuts est similaire. Elle me donne une irrépressible envie de creuser profond, de découvrir, de tout connaître. Ce temps de l’approfondissement est délicieux. On s’y laisse chauffer comme au soleil de midi. On s’imprègne et admire. Rien n’est rassasiant pour qui veut tout à fait connaître et qui admire. Les subtilités deviennent faits d’importance. Chaque nuance donne matière à distinguer. On veut, il est vrai, avant tout légitimer son amour. On cherche à se prouver que l’on a eu raison d’élire. C’est là que la chose devient dangereuse. L’amour vulgaire manque terriblement de neutralité, et donc de raison. Il transforme le commun en or. Adolescente, Paul Auster m’a un peu leurrée de la sorte. Peut-être bien Nin aussi, ou encore Colette. Je ne puis m’en prendre qu’à moi. C’est pourquoi aujourd’hui j’y suis particulièrement vigilante. J’aime d’un amour froid, lucide, rationnel. Je lutte contre des élans d’affection injustifiés, tant que j’en viens à être bien plus sévère envers ceux que j’aime le plus, et mes déceptions m’obligent à faire tomber un couperet aussi froid qu’injuste. C’est d’ailleurs un aspect de ma personnalité qui dépasse mes relations à la littérature. Il me semble même que plus le temps passe, plus je romps net et sec pour la moindre déception. Je n’ai plus aucune indulgence, tant pour moi que pour l’autre. Et je ne le déplore en rien. Je n’ai guère le temps de m’attarder sur ce qui m’a déjà déçue. Et puis juger sévèrement, c’est également élire avec sincérité et conviction. 

Voilà pourquoi je lis autre chose quand j’aime un auteur : le polyamour me laisse toute mon impartialité. C’est un non-enfermement - Goldman a dit cela mieux que moi, « Mourir au monde, à ses poèmes... » - et la possibilité de multiples comparaisons.

D’ailleurs, je puis déjà affirmer que Flaubert n’est pas parfait. Seulement, je ne puis lui ôter cela : il atteint  une sorte de perfection dans son écriture. Recherchée, stylisée, impeccable. C’est peut-être même bien plus flagrant quand l’intrigue est de peu d’intérêt. Salammbô est une œuvre parfaite, un chef-d’œuvre indéniable, mais il est peut-être plus facile de rendre une copie impeccable dans un décor exotique, dans les raffinements de Carthage, dans les tourments d’une guerre dépaysante plutôt que dans la vie parisienne et morne d’un jeune provincial plutôt gauche et ennuyeux. Voilà ce que fût pour moi le principal intérêt de l’Education sentimentale : faire du beau à partir de presque rien - à l’instar de Madame Bovary, d’ailleurs. 

L’intrigue fade laisse du temps pour la rêverie, et j’ai eu tout loisir de me figurer Flaubert -notamment dans des passages de haut vol- noircir des pages, pester, raturer et recommencer. S’éterniser sur chaque expression, peut-être même sur chaque mot. Il n’y a qu’ainsi que l’on arrive à une sorte de perfection stylistique. Le talent n’est rien. Seul le travail acharné donne un tel résultat. Et je suis bien désolée, Henry War : si « l’art est un résultat », le lecteur attentif et consciencieux ne peut lire passivement, c’est à dire sans se figurer les éreintements et les brouillons qui ont précédé l’œuvre. Et plus on écrit, plus on travaille, plus on les devine avec minutie. N’importe si l’artiste tente de le dissimuler : le lecteur aguerri les devine. 

Je l’ai déjà dit plus haut : le principal intérêt de cette œuvre réside dans le fait qu’elle soit parfaitement écrite. Les personnages sont tous médiocres, bourgeois ou aristocrates mais en tous cas tous des ratés, sans force de caractère ni grandeurs nobles. L’intrigue est fade, et donne lieu à des longueurs assez pénibles, notamment concernant les hésitations frileuses d’un gamin amoureux et mièvre, tout à fait sans audace. La femme, d’ailleurs, n’a rien d’admirable, si ce n’est sa beauté et l’idée qu’il se fait d’une femme mariée plus âgée que lui. Le jeune homme idéaliste est tenté par l’interdit, par l’amour rendu impossible par la vertu de la femme. Et paradoxalement, c’est pour cette vertu qu’il l’aime. Frédéric est absurde. Il dédaigne longtemps les plaisirs faciles de la vie, comme par un sacrifice d’amour. Il ne se passe ensuite rien de notable. Une révolution, peut-être ? Dans laquelle il ne se distingue pas, tout occupé qu’il est à son amour. La passion éprouvée pour Mme Arnoux, loin de le grandir, le laisse dans une inaction agaçante. Frédéric n’est rien, ne vaut rien. D’ailleurs, la désire-t-il vraiment, je veux dire : physiquement ? C’est un enfant qui aime un objet d’adoration inaccessible. On ne baise pas une idole, une divinité . Et même : on ne baise pas sa mère ! 

Le roman démontre cependant une chose fondamentale : un auteur peut faire beaucoup avec peu. Il peut crée une sorte de chef-d’œuvre d’écriture à partir d’une intrigue moindre. D’ailleurs, le personnage principal mesure lui-même son inconséquence à la fin du roman : « Et ils résumèrent leurs vies. Ils l’avaient manquée tous les deux ». Les deux amis idéalistes, l’un ayant rêvé l’amour idéal et l’autre le pouvoir, ne peuvent constater qu’un navrant échec, ou plutôt qu’une suite de médiocrités de leur fait, imbéciles et frileux qu’ils sont. 

Flaubert est sans doute un maître dans l’art de distraire de l’ennui par le beau. La médiocrité et la bêtise deviennent sous sa plume sublimes, artistes. Il est idéaliste lui aussi, tout comme Frédéric, mais d’une tout autre manière. Flaubert sue pour son idéal. Ses exigences sont aussi absolues, mais il tend à les atteindre, elles ne sont pas qu’un rêve vaporeux et qu’il rend inaccessible. Car enfin, si Frédéric ne possède pas Mme Arnoux, c’est bien sa faute. Il est l’antithèse du héros arriviste et ambitieux du roman d’apprentissage, d’un Rastignac par exemple, qui est d’ailleurs mentionné dans le roman. Frédéric est un anti-héros, un incapable d’audace et de cette virilité résolue qu’ont ceux qui parviennent à posséder une femme, aussi vertueuse soit-elle. Il est trop tendre, empoté, respectueux jusqu’à l’absurde. 

L’éducation sentimentale est loin à mon avis d’être le plus grand roman de son auteur. Une perfection d’écriture n’est à peu près rien sans des idées un peu plus profondes. Les personnages sont des stéréotypes sans réelle grandeur. On retrouve évidemment un naturalisme qui expose et dénonce une piètre société, des bourgeois vicieux et sans scrupules, des pauvres qui convoitent. Même leurs petitesses sont des clichés de bassesse courante. Soit, c’est voulu. Cependant c’est un grand tort à mon avis de vouloir dresser un tableau précis et exhaustif d’une époque, d’une manière certes méticuleuse et quasi scientifique, sans être vraiment psychologue et se contenter d’être fin observateur et peintre de ce petit monde. Une personnalité n’est-elle pas multiple ? Un homme n’est-il que ce qu’il donne à voir ? Non, vraiment, c’est un peu décevant.

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Commentaires
A
Très bel article. J'ai du mal avec Flaubert... je ne suis sans doute pas assez sensible au beau pour me laisser divertir de l'ennui que je ressens à sa lecture. J'ai contourné l'Education Sentimentale cette année (je rougis de honte, ahah) mais il faudra que je le lise à un moment ou un autre: si je veux prétendre à la licence, c'est très certainement un incontournable!
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H
Qui sait si la peinture de Flaubert n'est pas celle de l'amour, de cet amour typiquement moral, chrétien et mièvre auquel le génie actif et créateur est si opposé ? Qui sait s'il n'écrit pas, au juste, un pastiche de chevalerie insupportable où la société qu'il plante, certes sans psychologie, est aussi la société qu'il constate et qui l'insupporte, dont il s'est retiré ? A-t-on déjà vu d'ailleurs, depuis 150 ans, un homme pourvu d'une psychologie ? Est-ce qu'il y a dans l'amour un fonds de psychologie qui ne soit pas essentiellement une psychologie de l'image, une psychologie de la superficie, une psychologie de ce à quoi en aimant on tâche à ressembler ? Si Faubert a ambitionné cela, alors il faut admettre que son roman est une pleine réussite, tant ses personnages agacent de cliché - parce que ces clichés ne subliment pas la vie, ils sont la vie, toute la vie humaine et contemporaine.<br /> <br /> <br /> <br /> (J'aurais peut-être dû écrire, pour être plus précis et éviter un malentendu, "L'art est un résultat pour l'artiste" - mais ça me paraissait évident.)
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