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21 mars 2021

Emma (Jane Austen)

 

Angleterre, début 19eme. Emma Woodhouse est jeune, bien née donc très riche, incroyablement belle et fort intelligente. Elle réside avec son père, qu’elle aime infiniment, dans une grande et somptueuse demeure nommée Hartfield, l’une des plus majestueuses de Highbury. Sa famille, issue de la bonne société anglaise, fait figure de modèle et suscite respect et déférence à Highbury. 

N’est-ce pas très mal parti ? Quel cliché manque-t-il donc encore dans ce topos ? 

Cette jeune fille n’a étonnamment aucune intention de se marier. Et c’est logique, finalement.  Elle a, non seulement, les moyens financiers de s’en abstenir, mais surtout, étant orpheline de mère et cadette d’une sœur ayant quitté la maison, elle règne sur Hartfield en maîtresse de maison absolue. Lucide, elle sait qu’aucun époux ne pourra lui être aussi conciliant et doux que ce père qui la chérit et la gâte. Quel mari pourrait aussi bien consentir à autant de caprices que ce père anxieux qui veut à tout prix la retenir ? 

Seulement, le quotidien d’une telle demoiselle est bien monotone et ennuyeux dans cette petite province anglaise. Emma s’ennuie. Elle occupe son temps à calmer les craintes et maladies imaginaires d’un père hypocondriaque ainsi qu’à faire de vaines mondanités à ses voisins, toujours les mêmes - la campagne ne regorgeant pas de nobles. Elle reçoit pour le thé, rend des visites, s’occupe un peu au piano, et c’est à peu près tout. Voici ce que l’on apprend sur la vie d’une jeune fille accomplie et provinciale sous la Régence : un vide sidérant. Avant, elle trouvait pourtant une amie en la personne de sa gouvernante, Mrs Weston, sa seule compagne dans cette vie d’ennui incessant. Cependant, et par ce qu’elle imagine être un coup d’intelligence, elle a arrangé le mariage de cette dernière avec un homme d’un rang plus élevé qu’elle. Si cette première victoire l’a fort attristée dans le sens où elle a perdu la compagnie d’une amie, elle l’a surtout enorgueillie et incitée à continuer ce pour quoi elle s’est auto-proclamée spécialiste : désormais elle s’occupera d’arranger des mariages pour les autres. Et voilà donc à quoi sert ce qui est nommé une belle intelligence féminine : à devenir dame marieuse dans un monde de faussetés, de poses et d’ennuis mondains. Comme on doit s’ennuyer pour songer à se distraire en mariant les gens ! Que de neurasthénies et de longueurs, aussi bien pour le lecteur que pour cette société qui se vautre dans une apathie consentie, dans un sommeil éternel de lords et ladies anglais. Qui envierait la richesse à ces gens inconséquents, fades, fardés, poseurs et vides ? J’avais lu seulement quelques pages que je me demandais déjà comment Austen allait bien pouvoir s’en sortir avec un tel décor planté. Néanmoins, je n’ai, à aucun moment, été tentée de refermer le livre. L’écriture est agréable non seulement, et puis ma curiosité m’a fort incitée : il fallait que je sache s’il lui serait possible de se dépatouiller d’une telle affaire. 

Enfin, il se passe un petit quelque chose dans la vie plate et banale de la jeune Emma : elle fait une rencontre. Non pas amoureuse, non. Nous sommes bien dans l’univers prude d’Austen. Elle rencontre la jeune Harriet, une pensionnaire qui n’a pas de famille mais qu’elle imagine fille illégitime d’un homme d’importance. Harriet, bien que sotte et commune, a de bonnes manières et ... l’intelligence du coeur, comme on dirait. Cette jeune personne est surtout une fervente admiratrice d’Emma, et se laisse convaincre par cette dernière que, peut-être, le vicaire de la bourgade pourrait lui demander sa main. Seulement, c’est oublier comme la classe provinciale aisée est pourrie d’ambition, assoiffée d’argent et de beau mariage. Même l’homme d’église convoite une femme de belle naissance et à la dot boursouflée. On n’épouse point une femme admirable, mais un lopin de terre, un titre ou encore un billet de banque. D’ailleurs la position sociale des uns fait qu’ils dédaignent fort les autres. Décidément, non, on ne se mélange pas. Et l’on se demande bien comment la jeune Emma peut l’ignorer. Cette jeune personne est bien trop naïve, sans doute, pour être lucide. Sa vie recluse dans une prison mentale dorée, vautrée ainsi dans un éternel assoupissement, ne lui a pas appris cela. Et pourtant, elle-même refuse de fréquenter des gens qui ne sont pas dignes de son rang. Comment peut-elle imaginer que les choses seraient différentes pour les autres ? Bien ingénue, donc, que cette jeune fille... qui est pourtant louée pour...  sa perspicacité ! Pauvre société ...

Fort heureusement, Emma a un ami, aussi : Monsieur Knightley, son beau-frère. Ce dernier est bien entendu plus expérimenté et clairvoyant qu’elle. Non pas tant parce qu’il est un homme que parce qu’il faut un Lord plus âgé et un peu admirable pour construire une histoire sentimentale digne de ce nom. 

Emma apprendra donc à ses dépens comment sa petite communauté fonctionne. Elle peinera à se figurer les sentiments des autres autant que les siens, se fourvoiera tant qu’elle fera souffrir son amie autant qu’elle-même. C’est en quelque sorte un roman d’apprentissage, de ceux qui se terminent très bien cependant, et dans un dénouement frôlant le mièvrerie. Elle connaît évidemment l’amour à la fin, ainsi que tous les autres jeunes célibataires de son entourage. Mieux : elle prend conscience de ce qu’est véritablement un sentiment amoureux. À la bonne heure ! 

Je dois cependant reconnaître que ce roman n’est pas une simple romance pour jeunes filles. Austen offre, dans un beau réalisme, une peinture sociale aboutie et exhaustive des mœurs de province. Elle décrit avec minutie la vie simple et étriquée d’une petite ville endormie et isolée, où jamais rien ne se passe, où d’ailleurs personne ne travaille, où les distractions et interactions sociales manquent tant qu’une simple lettre reçue de Londres met les destinataires en ébullition durant des jours et est lue mille fois. Où l’arrivée d’une nouvelle personne inconnue anime tout ce petit monde plus que de raison. 

La spiritualité, tout comme la culture, elles, ne sont là que pour faire illusion. C’est à peine si ces gens lisent autre chose que le journal ou d’insipides lettres, ni ne s’instruisent au delà des apparences. Les jeunes filles jouent du piano ou s’amusent de charades. Personne n’étudie vraiment ni ne se donne du mal. Même l’homme d’église s’amuse plus qu’il ne prie et songe surtout à trouver une riche épouse. 

Austen décrit aussi très bien les impératifs d’une jeune femme de bonne famille mais sans dot, qui ne peut survivre que grâce à un bon mariage ou, à défaut, à une place d’institutrice dans une maison (thème abondant chez elle). 

Par ailleurs, l’intrigue secondaire est une assez belle réussite. La duplicité des deux personnages est bien menée. Cette seconde intrigue donne lieu à des situations étranges, voire à des quiproquos assez drôles ou finement amenés. 

De même, Jane Austen est drôle. Vraiment drôle. L’hypocondrie du père, le culte religieux qu’il voue aux remèdes prescrits par son médecin, sa peur maladive des courants d’air sont autant de nuances d’un humour de répétition plus profond qu’il n’y parait. Cet homme s’accroche fort à sa santé parce qu’il n’a rien à penser, étant riche et sans problèmes. Son existence est si fade qu’il ne se sent vivre que par ce qu’il ressent physiquement. Aussi, le froid ou le rhume sont ses seules distractions, les seuls événements d’un semblant de vie, ses seuls malheurs quotidiens et ses uniques motifs de plaintes. Par ailleurs, l’inconséquence et l’inaction de ce père lui font ressentir le besoin de tenir une posture. Sa santé et celle des autres lui fournissent, et en abondance, un sujet de conversation, lui permettent d’exister socialement tandis qu’il n’a rien d’autre à dire ni à vivre. Hors cette folie, il n’existe pour ainsi dire pas. L’angoisse excessive et maladive qu’il ressent quant à sa santé, qui est une peur de la mort - assez universelle d’ailleurs - est surtout  présente chez les gens qui n’ont rien à penser, et qui ne sont à peu près rien, paradoxalement. Que redoute-t-on de perdre quand on n’a rien fait de son existence ? 

Si j’ai aimé, par certains côtés, l’écriture de Jane Austen, je n’aime pas Emma. Elle est insipide, (in)suffisante, insignifiante, et quand elle ne l’est pas, elle est énervante. Cette sotte est persuadée de tout savoir parce que sa petite cour n’a jamais osé lui opposer quoi que ce fût et que son père a toujours cédé à tous ses caprices. Elle se croit aimée pour ce qu’elle est quand elle l’est surtout pour son rang. Elle accueille les flatteries qu’elle ne mérite pas avec un orgueil inapproprié. C’est une gamine stupide et naïve qui joue à la femme, et à la femme mondaine et spirituelle, qui plus est. Elle est ignorante et peu perspicace, mais se croit capable de donner des conseils avisés aux autres, et finalement ne les expose qu’à des problèmes. Le choix de ses amies est d’ailleurs très révélateur : d’abord la gouvernance et ensuite la jeune Harriet, ingénue et sans argent, tandis qu’elle rechigne à se rapprocher de Jane Fairfax, jeune fille pourtant plus digne d’intérêt. Emma a peur, au fond, de trouver plus fine qu’elle. Elle se sait insuffisante sans le reconnaître pourtant. C’est pourquoi elle ne rivalise pas et dédaigne une jeune fille pourtant plus spirituelle et réfléchie qu’elle. Je ne l’aime pas, voilà pourquoi je n’aime pas Knightley. J’imagine mal comment on peut, étant homme expérimenté et un peu spirituel, aimer cette jeune personne et lui pardonner tous ses défauts. Cet amour est à peine vraisemblable. 

Si Austen est souvent comparée, opposée ou au contraire associée aux sœurs Brontë, c’est à tort à mon avis. Quand l’une écrit des histoires d’amour qui se terminent bien, dans une pudibonderie agaçante, et sous un soleil radieux de printemps digne de contes de fées, le trio Brontë offre quant à lui l’orage et la tempête, la grêle qui vient gâter le beau romantisme à l’anglaise. Si chez l’une, c’est à peine s’il y a une intrigue, les autres proposent du drame, de la bigamie, des orphelins miséreux et de la violence. Quand l’une présente des personnages sages et polis, gentils, moraux et propres sur eux, les autres dépeignent la noirceur, le tourment, la déprime et la soif de vengeance. Ah ! Non ! Qu’on ne les compare plus, par pitié ! 

J’ignore toujours, au fond, si j’ai aimé ce roman. Cette pruderie m’agace fort, et cependant c’est bien écrit. Austen a du talent, sans aucun doute. Elle persifle, même, en des moqueries réjouissantes. Et malgré cette légère effronterie par certains aspects, elle livre un roman dans l’ensemble pudibond et quasi moraliste. Elle semble se moquer et dénoncer ces mœurs tout en offrant une fin heureuse pour tous. Ce paradoxe me déplaît assez. Par ailleurs, j’ai cru qu’il s’agissait d’un roman écrit par une jeune fille. J’ai été fort surprise d’apprendre qu’elle avait presque quarante ans quand elle l’a écrit. Je dirais que Austen est tout à la fois un bel esprit et une plume frileuse engoncée de bienséance.

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Commentaires
A
Évidemment, si tu juges la sévérité de la leçon prodiguée en fonction de l'issue du roman, qui n'est certes pas le fort de Jane Austen...! Cette dernière n'a pas mieux fait que Jack London dans Croc-Blanc, sans qu'il ne faille pour autant jeter à tous prix le reste de son œuvre. <br /> <br /> <br /> <br /> (Tiens, tu fais dans les grandes tirades dramatiques, maintenant ?)
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A
(On ne peut plus poster librement de commentaires ??? Rire)
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A
Une partie des arguments de ta critique, il me semble, ne fonctionne pas : soit, le décor semble tout droit issu d'une pièce romantique, soit, les personnages sont chacun imprégnés des meilleures manières de la Haute société, soit encore, ils ne sont occupés qu'à des stratégies de mariages et d'amourettes... Mais tout cela, justement, sert uniquement à l'humour de l'auteur : tout y est minutieusement moqué, tourné en ridicule, pour le plaisir complice du lecteur. D'ailleurs, on sent bien que l'auteur elle-même n'aime pas Emma : pourquoi, sinon, devoilerait-elle la vanité de ses moindres réflexions, le dérisoire de ses actes ? Pour ma part, j'apprécie la vivacité stylistique de Jane Austen : il n'y a pas, chez elle, une description ou un dialogue qui ne soient relevés d'une pique d'un humour adroit et tenace. Suis pourtant d'accord avec ta conclusion : "Emma" est un excellent roman d'apprentissage.
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H
Une analyse brave, impliquée, hautaine quant au recul. C'est bien mieux écrit qu'autrefois avec la recherche du mot juste, de l'expression exacte, sans les relâchements lexicaux d'auparavant. Critique appréciable, démodée. Intempestive.
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