Elle tricote
Le geste est sûr et rapide. Aiguilles en mains. Elle tricote.
Elle tricote comme elle feuilletterait négligemment un vieux magasine dans une salle d’attente, comme elle fumerait une cigarette, comme elle porterait à ses lèvres une tasse de chocolat chaud. C’est à dire machinalement. Mécaniquement.
Elle tricote sans sembler ne porter vraiment attention à ce qu’elle fait.
Elle est ailleurs. On ne sait où. Là, mais ailleurs.
Elle semble –ses yeux la trahissent- flotter dans une autre dimension. Inaccessible.
Elle ne tricote pas tout à fait : elle voyage. En un lieu pluriel et fantôme à la fois.
Quelque part entre ici, et un ailleurs très lointain.
C’est le tricot qui parvient à joindre ces deux mondes et la garder assise là, quasi immobile. Autrement, elle s'envolerait.
Les aiguilles, probablement. Sur lesquelles elle chemine avec assurance. Elle est équilibriste. Elle progresse, en acrobate, sur ses aiguilles, pour ne basculer ni tout à fait dans la réalité, ni dans cet ailleurs qui l’attire.
Elle reste parce qu’elle se cramponne si fermement aux aiguilles qu’elles deviennent le prolongement naturel de ses mains.
Elle ne respire pas. Ou alors ce n’est plus tout à fait elle qui respire. Le cliquetis régulier des aiguilles fait échos au crépitement du feu de la cheminée. L’un et l’autre sont les battements de son cœur et le souffle de ses expirations.
Elle fait corps avec son tricot, le feu, et puis finalement toute la pièce. Elle est son univers tout entier. Et pourtant, elle en semble absente.
C’est une reine à l’opéra, qui secoue son éventail et regarde ailleurs poliment parce que le spectacle ne la divertit plus.
Elle tricote. En somnambule. Ici et ailleurs.