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09 mai 2021

Le Spleen de Paris – petits poèmes en prose (Charles Baudelaire)

Comment décider de ce qui relève de la poésie et de ce qui n’en n’est pas ? La question est légitime, et la réponse me semble assez embarrassante. Comme l’indique le titre, nous sommes face à de petits « textes » en prose, nommés poèmes par Baudelaire en ce qu’ils font écho aux Fleurs du Mal. "Poème" et "prose" sont deux termes qui au XIXème siècle n'étaient pas associés, de sorte que Baudelaire se pose en précurseur. Seulement, est-ce que la poésie sans les règles qui lui sont associées est encore de la poésie ? Si Baudelaire fait fi de toutes les contraintes imposées par la poésie classique, choisissant la prose, ces « poèmes » ressemblent plus parfois à des épisodes narratifs, voire à de courtes nouvelles, quand d’autres sont des bribes de dialogues ou relèvent du conte de fées. Néanmoins, ils empruntent tout de même à la poésie une sorte d’état contemplatif ainsi que des jeux de musicalité. Les thèmes, eux, sont « modernes », pour ne pas dire anecdotiques, et d’une disparité étonnante, autant que les genres et les tons. Si la structure des Fleurs du Mal a été savamment étudiée, ici tout est déstructuré, à l’image de la ville : Baudelaire s’intéresse notamment à un Paris en mouvement, en pleine transformation architecturale aussi bien que sociale, à ce Paris déconcertant qui le fascine et l’effraie à la fois, parce qu’il ne le reconnait plus. D’où le poème en prose, d’où le manque d’unité de genre, de ton, de thème : si Paris n’est plus le Paris classique, sublime, structuré, éternel, alors le poème, le recueil entier même, sera à son image, déconcertant le lecteur comme le Paris haussmannien déconcerte le poète qui y déambule. Le statut du poète a changé également. Autrefois adulé, admiré, respecté, le poète devient saltimbanque dans ce monde qui a changé de valeurs, épousant celles de l’argent, du facile, du superflu au détriment de l’effort et du beau. Baudelaire dissout lui aussi la poésie, lui confère un nouveau statut, s’adapte en quelque sorte, consomme la rupture, et l’on peut y voir une ironie, une bravade et peut-être même une certaine amertume. Il ne tue pas la poésie, elle est déjà morte, tuée par une société qui se détourne des arts majeurs, qui n’encense plus ses poètes, les reléguant au rang de piètres saltimbanques, improductifs, oisifs, laissés à présent sans protecteurs et sans mécènes. Ce statut de l’artiste, est plus particulièrement du poète, est très présent dans le recueil. Ce dernier perd son auréole dans un caniveau des bas quartiers, et ne lutte pas pour la récupérer. A quoi bon ? Plus personne ne la distingue, plus personne ne sait élire ni reconnaitre le génie. L’artiste, le poète, qui n’est plus reconnu, devient marginal, individu en marge d’une société dans laquelle il ne se retrouve pas et dans laquelle il n’a pas sa place. Ainsi, il n’appartient plus à rien, il est « l’étranger », titre du premier texte du recueil. Le poète n’a pas de famille, de parents, il est indépendant, solitaire et surtout n’est héritier de personne : il a sa propre origine, est son propre créateur, ne doit rien à personne. Il n’a pas d’amis non plus, parce qu’il n’en n’a pas trouvé, personne n’étant à sa mesure ni digne de son amitié. Il est supérieur, se sait supérieur et ne cache pas un suprême mépris pour qui n’est pas son égal. Il est apatride, ne tient à rien, et surtout pas à l’argent. Il s’exclut ainsi radicalement de la société. 

Les petits poèmes en prose sont autant de petites observations et d’analyses d’une société que le poète regarde parfois avec recul et hauteur, quand d’autres fois c’est le vagabond, l’homme de la rue, qui, en rôdeur, se fait voyeur et traine dans des quartiers louches, se mêlant au commun, se confondant dans cette foule anonyme et vile.  Quand quelques fois il la contemple, souvent il la déplore. Le poète flâne, se promène dans un Paris méconnaissable et partage ses observations, ses réflexions. Il capte l’étrangeté de cette modernité qui le fascine et l’angoisse à la fois. Baudelaire est paradoxal, et il joue de ce paradoxe. La révolution urbaine, la transformation de Paris, l’essor de la presse, le développement de la photographie… tout ceci le fascine et attise sa curiosité autant que ça le dégoutte. Si l’homme est intéressé par le progrès et la nouveauté, le poète, voire le philosophe, lui, les redoute : ils marquent effectivement la fin d’une ère pour l’artiste, supplanté par du loisir, de la facilité, de la légèreté. Baudelaire ne s’est pas trompé à mon avis. Il a senti la décadence poindre, il l’a vécue sans doute, vue de ses yeux, en une ou deux décennies. La société se dégrade, son contemporain devient inconséquent et se détourne de ses vers. A son tour, il dégrade la poésie en la faisant prose. Si ses poèmes en prose marquent la fin d’un âge d’or de la poésie, ce malheureux virage se retrouve aussi dans sa source d’inspiration. Quand un Hugo ou un Lamartine s’inspiraient de la nature, lui choisit une ville en travaux, des fêtes populaires et de caniveaux comme source d’inspiration. 

Si ce n’est pas transcendant esthétiquement, c’est plutôt efficace. Baudelaire parvient, et dans un beau style, à faire preuve d’une grande concision non seulement, à dire en assez peu de mots un essentiel d’importance, mais il réussit surtout à exprimer des idées très profondes, avec une belle ironie parfois. La plus juste et la plus récurrente étant celle de la décadence, constatée d’abord et puis prévue, programmée, inévitable. Et j’entends mieux pourquoi Baudelaire est souvent associé à Nietzsche. Le philosophe lui-même considère le poète comme le, je cite, « tout premier adepte intelligent de Wagner ». Baudelaire ressemble à Nietzsche sur certains points. L’un et l’autre ont observé et même anticipé la décadence européenne, ainsi que la victoire de la morale et du confort sur l’effort, la volonté et la vérité. 

Cependant, Baudelaire, je l’ai écrit, est tout en paradoxes, et donc bien moins résolu et catégorique que Nietzsche. Il est à la fois dandy et asocial, cajoleur et méprisant. Il se balade entre une envie de plaire et une aspiration à la vérité. Le poète, même, est multiple. Il renonce et s’accroche à son auréole, perdu, hésitant. La misère l’indigne et l’indiffère tout à tour. Il est trop mondain pour être tout à fait vrai, profond, dense. Il lui manque la fermeté, la détermination, l’énergie. La poésie a cela de pratique, par contraste avec les aphorismes et les essais : elle est interprétable, tout en nuances. Son auteur ne s’y implique pas tout à fait, pouvant se cacher à loisir derrière un poète-narrateur qui n’est pas lui tout à fait. Baudelaire est intelligent mais prudent – pour ne pas dire couard- en somme, ou trop préoccupé de son image, et ce malgré le procès des Fleurs du Mal. C’est peut-être un Nietzsche qui a été flatté, apprécié, qui n’a pas gouté assez fort aux affres du rejet et de la solitude, de la déception, et c’est fort dommage : il n’a ainsi pas pu atteindre les plus grandes altitudes par peur de perdre ses piètres acquis. 

J’ai aimé particulièrement, et c’est là surtout, hormis dans l’idée de décadence de la société, qu’il m’a semblé retrouver Nietzsche, un « poème » intitulé « Assommons les pauvres », que j’ai copié en entier : 

« Pendant quinze jours je m’étais confiné dans ma chambre, et je m’étais entouré des livres à la mode dans ce temps-là (il y a seize ou dix-sept ans) ; je veux parler des livres où il est traité de l’art de rendre les peuples heureux, sages et riches, en vingt-quatre heures. J’avais donc digéré, — avalé, veux-je dire, — toutes les élucubrations de tous ces entrepreneurs de bonheur public, — de ceux qui conseillent à tous les pauvres de se faire esclaves, et de ceux qui leur persuadent qu’ils sont tous des rois détrônés. — On ne trouvera pas surprenant que je fusse alors dans un état d’esprit avoisinant le vertige ou la stupidité.

Il m’avait semblé seulement que je sentais, confiné au fond de mon intellect, le germe obscur d’une idée supérieure à toutes les formules de bonne femme dont j’avais récemment parcouru le dictionnaire. Mais ce n’était que l’idée d’une idée, quelque chose d’infiniment vague.

Et je sortis avec une grande soif. Car le goût passionné des mauvaises lectures engendre un besoin proportionnel du grand air et des rafraîchissants.

Comme j’allais entrer dans un cabaret, un mendiant me tendit son chapeau, avec un de ces regards inoubliables qui culbuteraient les trônes, si l’esprit remuait la matière, et si l’œil d’un magnétiseur faisait mûrir les raisins.

En même temps, j’entendis une voix qui chuchotait à mon oreille, une voix que je reconnus bien ; c’était celle d’un bon Ange, ou d’un bon Démon, qui m’accompagne partout. Puisque Socrate avait son bon Démon, pourquoi n’aurais-je pas mon bon Ange, et pourquoi n’aurais-je pas l’honneur, comme Socrate, d’obtenir mon brevet de folie, signé du subtil Lélut et du bien-avisé Baillarger ?

Il existe cette différence entre le Démon de Socrate et le mien, que celui de Socrate ne se manifestait à lui que pour défendre, avertir, empêcher, et que le mien daigne conseiller, suggérer, persuader. Ce pauvre Socrate n’avait qu’un Démon prohibiteur ; le mien est un grand affirmateur, le mien est un Démon d’action, ou Démon de combat.

Or, sa voix me chuchotait ceci : « Celui-là seul est l’égal d’un autre, qui le prouve, et celui-là seul est digne de la liberté, qui sait la conquérir. »

Immédiatement, je sautai sur mon mendiant. D’un seul coup de poing, je lui bouchai un œil, qui devint, en une seconde, gros comme une balle. Je cassai un de mes ongles à lui briser deux dents, et comme je ne me sentais pas assez fort, étant né délicat et m’étant peu exercé à la boxe, pour assommer rapidement ce vieillard, je le saisis d’une main par le collet de son habit, de l’autre, je l’empoignai à la gorge, et je me mis à lui secouer vigoureusement la tête contre un mur. Je dois avouer que j’avais préalablement inspecté les environs d’un coup d’œil, et que j’avais vérifié que dans cette banlieue déserte je me trouvais, pour un assez long temps, hors de la portée de tout agent de police.

Ayant ensuite, par un coup de pied lancé dans le dos, assez énergique pour briser les omoplates, terrassé ce sexagénaire affaibli, je me saisis d’une grosse branche d’arbre qui traînait à terre, et je le battis avec l’énergie obstinée des cuisiniers qui veulent attendrir un beefteack.

Tout à coup, — ô miracle ! ô jouissance du philosophe qui vérifie l’excellence de sa théorie ! — je vis cette antique carcasse se retourner, se redresser avec une énergie que je n’aurais jamais soupçonnée dans une machine si singulièrement détraquée, et, avec un regard de haine qui me parut de bon augure, le malandrin décrépit se jeta sur moi, me pocha les deux yeux, me cassa quatre dents, et avec la même branche d’arbre me battit dru comme plâtre. — Par mon énergique médication, je lui avais donc rendu l’orgueil et la vie.

Alors, je lui fis force signes pour lui faire comprendre que je considérais la discussion comme finie, et me relevant avec la satisfaction d’un sophiste du Portique, je lui dis : « Monsieur, vous êtes mon égal ! veuillez me faire l’honneur de partager avec moi ma bourse ; et souvenez-vous, si vous êtes réellement philanthrope, qu’il faut appliquer à tous vos confrères, quand ils vous demanderont l’aumône, la théorie que j’ai eu la douleur d’essayer sur votre dos. »

Il m’a bien juré qu’il avait compris ma théorie, et qu’il obéirait à mes conseils. »

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05 mai 2021

Une chambre à soi (Virginia Woolf)

Ah, femmes, que je vous aime quand vous savez raisonner ! Et que vous écrivez plutôt juste. 

« A Room of One's Own », titre original, et fort mal traduit, mais j’y reviendrai, est un court essai. À l’origine, ce texte a été écrit pour alimenter des conférences données par Virginia Woolf dans deux collèges britanniques pour femmes. L’auteur, la conférencière, y dresse un bilan de la littérature féminine, se préoccupe de la place des femmes dans l’histoire de la littérature britannique et plus largement européenne. Constatant que les femmes sont, comme on le sait, peu et sous représentées, Woolf s’interroge sur les facteurs qui les ont empêché d’accéder à la littérature à plusieurs niveaux, et graduellement. L’éducation d’abord, la découverte de la littérature, l’accès aux livres et aux auteurs, la production littéraire ensuite, et enfin, pour celles ayant bravé ces deux premières difficultés, l’accès à l’édition, à la reconnaissance par des pairs, au succès. On peut relever d’ailleurs un quatrième niveau, qui serait la postérité, car si des centaines, des milliers de femmes ont probablement écrit durant les siècles qui on précédé l’essai, l’histoire de la littérature les a effacées, supprimées, oubliées. 

Commençons par le titre, très mal traduit. Comment « a room » peut-il, quand on a lu l’essai, devenir « une chambre »? Remercions Marie Darrieussecq d’avoir proposé une traduction plus récente de l’ouvrage, traduction que je n’ai pas lue, mais qui, dès le titre « Un Lieu à soi », est prometteur en ce qu’il efface cette sorte de mépris qu’ont eu les les traducteurs précédents pour Woolf, pour l’essai, et pour la femme en général, réduisant son espace de travail à une chambre, lieu frivole, quand Woolf parlait d’une pièce de travail, c’est à dire plus logiquement d’un bureau ou d’une bibliothèque. Le thème principale de l’essai, mentionné en partie dans le titre, est le suivant : pour écrire, une femme a besoin de 500 livres et rente et d’un lieu à elle, c’est à dire de suffisamment d’argent et d’un bureau, d’un isolement, d’une solitude. Cette idée est intemporelle et d’ailleurs ne concerne pas que les femmes, à présent. Que manque-t-il, aujourd’hui, à un individu qui le souhaite, pour faire son œuvre, sinon l’argent ? Combien de temps perdu à une activité professionnelle, par obligation, pourrait-il consacrer à l’écriture s’il n’avait pas besoin de gagner sa vie ? Là où Virginia Woolf ne nuance pas, c’est que les hommes aussi, probablement, avaient besoin, même à l’époque,  d’un peu d’argent pour subvenir à leurs besoins quand il désiraient épouser la carrière d’écrivain. Cependant, elle explicite la différence : quand l’homme disposait d’un héritage ou de la dote de sa femme, cette dernière, elle, justement, n’en n’était pas propriétaire, et ce au profit de son mari. C’est juste. Si l’argent est nécessaire a tout écrivain, du moins au départ, avant qu’il n’en gagne, la femme n’aura jamais la possibilité, à l’époque, d’en posséder rien qu’à elle. À moins d’être héritière et de refuser le mariage, à peu près. Dès le départ, donc, si un homme et une femme possèdent la même somme d’argent, ils ne sont pas pour autant égaux, l’un pouvant fonder une famille et écrire quand l’autre doit choisir. Cependant, aujourd’hui, il me semble bien que ce choix s’applique aux deux sexes. L’homme ne doit-il pas être un bon père de famille, présent et domestique ?  Et ne pas gaspiller son temps à des « futilités » ou à ce que la société considère comme un « hobby » ou même une lubie ? L’argent qu’il possède ne doit-il pas être tout entier consacré au foyer? Il serait certes très égoïste d’en conserver rien qu’un quart pour son œuvre ou encore de renoncer à travailler quelques mois par an pour écrire un roman. Non, sa femme d’abord, son entourage ensuite puis la société entière le jugeraient irresponsable. Aujourd’hui, tout individu qui veut écrire, je veux dire véritablement écrire, doit à peu près renoncer au mariage, au minimum. De même qu’il doit avoir de l’argent. Comment écrire quand on doit consacrer autant de temps à une activité professionnelle, souvent alimentaire, et de toute façon peu compatible avec le statut d’écrivain qui devrait être considéré comme un emploi à plein temps et non comme une oisiveté ? 

Quant à la pièce à soi, critère qui peut paraître anecdotique au premier abord, j’en ai moi-même fait l’expérience. Ne disposant pas d’un bureau à la maison, j’écrivais depuis plusieurs années au salon, depuis l’ordinateur familial. Quand il était pris, je me retranchais derrière mon téléphone, depuis la table de la salle à manger. Cela n’avait jamais constitué une contrainte réelle pour moi jusqu’au premier confinement. Disons plutôt que, faute de mieux, je m’étais fait une raison. Les enfants passant leurs semaines à l’école, j’écrivais sur ce temps généralement, seule chez moi. Quand ils étaient là, je migrais parfois dans ma chambre mais dans de mauvaises conditions, sur mon lit et pianotant le minuscule écran de mon téléphone portable. L’été, j’écrivais plutôt dehors. Je m’en suis accommodée... jusqu’au premier confinement. Avant cela, leurs absences me permettaient de rattraper le temps perdu, de corriger et de développer mes notes prises sur le téléphone. C’est quand je les ai eus tout le temps, tous les six à la maison et à temps complet, que c’est devenu invivable. Le bruit, les dérangements incessants, le manque d’intimité et de concentration. Non, ce ne fut plus possible. J’ai dû prendre des mesures. J’ai acheté un ordinateur portable et demandé à mon mari de me fabriquer un bureau, que j’ai mis dans notre chambre. C’est, pour le coup, réellement une chambre, mais j’ai tout de même un lieu à moi, un poste de travail personnel et surtout une clé de cette chambre. À présent je me demande bien comment j’ai pu me passer aussi longtemps d’un réel espace de travail, personnel, attitré et quasiment sacré : en journée, personne n’y entre. Du temps de Virginia Woolf, si l’homme avait un bureau ou une bibliothèque, la femme était cantonnée au salon ou à la chambre, lieux du dérangement par excellence, le premier étant lieu de réception et de frivolité quand le second est le lieu non seulement conjugal mais également celui où les enfants venaient trouver leur mère. Aucun répit donc, aucun moyen pour une femme, et également pour un homme aujourd’hui, d’écrire sans posséder une pièce à soi, si possible inaccessible à tout autre, car je le remarque : même de micro-intrusions m’agacent, me dérangent, me déconcentrent. Bien sûr, la concentration est un entraînement, et à force le cerveau s’accoutume et reprend le travail bien vite, mais doit-on toujours s’adapter ? Pourquoi ne pas exiger que l’autre s’adapte, plutôt, si les contraintes pour lui ne sont pas si grandes, n’excèdent pas celles de ne point déranger ? Est-ce réellement trop demander ? 

Virginia Woolf mêle, dans l’essai, des faits concrets et prosaïques tels que l’argent, la pièce, l’alimentation même, à des questionnement plus profonds, le tout avec une belle ironie et le recul froid nécessaires à ne pas faire de cet essai le procès hystérique d’une société patriarcale. Elle s’attarde sur l’éducation donnée aux jeunes filles, différente de celles des garçons. Et même quand elles ont accès à l’université, il s’agit d’autres universités -pour femmes- ou de contenus différents. Elle dresse également le bilan de ce qu’une femme ne peut décemment pas faire et qui cependant nourrirait son œuvre : voyager seule, notamment, vivre des expériences sans chaperon. Elle s’attarde sur les contraintes du mariage, déplorant que la femme seule ait la charge du foyer, de l’éducation des enfants, ce qui l’empêche évidemment de s’accomplir. Elle a bien conscience qu’il suffirait de ne point se marier ni fonder de famille, évidemment. D’ailleurs, elle n’aura pas d’enfants. Cependant pourquoi, là encore, seule la femme devrait faire un choix quand l’homme peut cumuler les deux ? Enfin, c’était le cas il y a un siècle, car là encore et je l’ai déjà dit, aujourd’hui cet argument est valable pour les deux sexes : qui néglige son foyer, père ou mère, pour écrire ou crée, est un indigne, un ingrat, un égoïste. De sorte qu’à présent, aucun des deux sexes ne peut réellement se consacrer à l’écriture, enchaîné qu’il est à des conventions, à cette idée mièvre de bon père ou bonne mère de famille. Moi, je pense pourtant le contraire. Suis-je une mauvaise mère si je travaille trois ou quatre heures par jour ? Je n’en crois rien. Je l’ai écrit il y a peu : on se fait un point d’honneur à sur-occuper l’enfant, à le sociabiliser, à jouer avec lui et on se croit un bon parent, parce que c’est l’image que renvoie la société du parent qui « s’investit ». Cependant, pour devenir un individu, un homme qui pense, un enfant a besoin de solitude et d’ennui, et j’ajouterai : il a besoin de bons exemples, de parents qu’il voit travailler, s’instruire, se consacrer à des tâches un peu supérieures et de longue haleine plutôt qu’à des jeux d’enfants et à des devoirs domestiques un peu inventés ( J’ignore si le nettoyage quotidien des sols constitue une tâche primordiale pour le bien commun ainsi que pour l’épanouissement suprême d’un individu). Comment élever un peu la société sans montrer l’exemple à ses enfants ? Évidemment que si l’on joue toujours, ils n’auront que ce modèle et consacreront eux aussi leur vie entière à des futilités ! Non, on n’est pas un mauvais parent quand on refuse de jouer au ballon ou de regarder un Disney parce qu’on a du travail. On est un exemple, voilà. Et l’enfant trouvera bien de quoi s’occuper seul, ou il ne trouvera pas et ce sera encore mieux, car on oublie que le jeune esprit a besoin d’ennui. Et de solitude. Et ce n’est pas cruel. C’est un cadeau, au contraire. 

Virginia Woolf répond également longuement à un évêque qui prétendait qu’il était impossible qu’une seule femme, dans toute l’histoire de l’humanité, puisse avoir eu le génie de Shakespeare. Si Virginia Woolf admet qu’il n’y en n’a pas eu effectivement, elle tente de s’en figurer les raisons, qui ne sont pas biologiques, évidemment. Elle crée pour cela un personnage : la sœur fictive de Shakespeare. Cette jeune fille aurait-elle été envoyée dans le même pensionnat et aurait-elle reçu la même éducation et le même traitement de la part de ses parents ? Assurément non. On l’aurait préparée à un bon mariage, à bien se tenir, à apprendre un peu de piano et de broderie,  quand on a préparé son frère à devenir, au minimum, un gentleman, qu’on l’a instruit et à qui on a donné accès aux œuvres littéraires. Sans doute que sa famille a cherché à dissuader Shakespeare d’écrire, tout en pardonnant les lubies que l’on pardonne aux jeunes hommes, mais s’il avait été une fille, on l’aurait mariée tôt pour contrarier ce penchant malsain. Il n’y a pas eu de brillants écrivains femmes parce qu’on a étouffé les talents dans l’œuf, voilà, les empêchant de grandir, de se développer, de faire leurs expériences. Et si la sœur de Shakespeare avait insisté au-delà du raisonnable, elle aurait dû s’enfuir avant l’autel, et mener une vie de misère à Londres, sans argent et sans soutien. Et même si elle avait réussi à écrire, elle aurait dû utiliser un pseudonyme parce qu’elle n’aurait jamais eu, en femme et d’autant plus célibataire, c’est à dire de mauvaise vie, accès à l’édition. Elle serait devenue prostituée ou serait morte. Quel autre sort pour une jeune rebelle sans argent, dans une société hostile? Alors, oui, c’est vrai, dans ces conditions, Shakespeare ne pouvait être qu’un homme. La seule femme qui peut écrire est célibataire et riche, à l’instar de Jane Austin, quand n’importe quel homme bien né, ou à peine, le pouvait. 

Pourquoi les femmes n’ont-elles pas davantage créé ? Elle n’ont pas pu disposer d’argent à elles, pas plus qu’elles n’avaient l’autorisation de travailler pour en gagner, à moins de travaux éprouvants, éreintants, dégradants - et à condition que le mari autorise et ne réquisitionne pas le salaire. Elles ne disposaient pas d’une pièce à elles (même Austin écrivait le soir après dîner dans la pièce commune), d’un lieu où s’isoler sans être dérangées. Mais, surtout, les femmes étaient réduites à leurs foyers, étaient taxées d’instables, voire d’hystériques, et c’est là que Woolf règle un peu ses comptes. Elle ne fait pas de cadeaux aux hommes, et pense que ce n’est que justice. Cependant, elle s’abstient fort justement de leur donner raison, et donc de se montrer hystérique, de cracher du venin, et préfère user d’ironie. C’est avec un regard amusé qu’elle évoque « l’infériorité mentale, morale et physique du sexe féminin », supposée par l’imminent professeur « von X » dans ce qui constitue probablement « l’œuvre de sa vie ». 

J’ai déjà, je crois, parlé de féminisme. Si Virginia Woolf était légitime, à l’époque, à dénoncer une profonde injustice, une grande inégalité, celles-ci se sont plus que réduites à présent. Cependant, il me semble que plutôt qu’une avancée, c’est un recul en matière de littérature. Oui, un recul. J’entends par là que l’égalité homme/femme en matière de littérature n’a pas été obtenue sans soustraire à l’homme quelques droits, qui semblent pourtant bien fondamentaux. Pas légalement, mais moralement - et souvent la morale est plus cruelle que la loi en ces domaines. Je l’ai écrit : aujourd’hui, l’homme qui veut crée est confronté aux strictes mêmes difficultés. S’il est marié, il se doit d’être responsable, de consacrer son temps libre et ses revenus au foyer, de sorte que plus personne ne peut écrire, la morale aliénant à présent chacun des deux époux, les retenant à la maison en stricte égalité. Si, il y a un siècle, la femme était empêchée de faire son œuvre par une société patriarcale, aujourd’hui chaque individu en est empêché par une société dominée par la mièvrerie du couple idéal, du don de soi au profit de sa famille, de l’abnégation inutile mais forcée. Belle évolution, n’est-ce pas ? Virginia Woolf voulait-elle, à l’époque, contraindre et aliéner l’homme comme elle-même était contrainte ? Je ne le pense pas. Son désir était à l’inverse : une liberté de créer offerte à tous. Raté.

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27 avril 2021

Jane Eyre ( Charlotte Brontë)

Je dois me méfier de Jane Eyre. Du moins de mon affection pour elle, un peu irrationnelle. J’aime Jane Eyre. J’ai éprouvé pour elle un peu plus que de la sympathie, notamment parce que je lui ressemble, du moins en loin, ou plutôt sur certains points précis. J’aurais aimé lui serrer la main ou l’étreindre comme on étreint une camarade, une sœur. Cependant je sais que cet élan est un biais dont il faut me détacher pour rester objective autant que je le puis. J’ai, par ce biais, probable trop encensé Anaïs Nin ou Colette, et peut-être d’autres encore. Je les aimais. Et leur vie même me semblait une œuvre d’art à part entière, suffisante, admirable. Je le pense toujours. Cependant à présent je sais juger leurs écrits plus objectivement. Ils valent sans doute un peu moins que ce que je me figurais. 

J’avais depuis longtemps envie de lire Charlotte Brontë. Sa sœur Emily m’a rendue assez admirative et je voulais savoir si ce talent était une sorte de coutume familiale. C’est à dessein que j’écris coutume et non « don ». Je ne crois pas au génie inné ou à l’inspiration divine, en art comme dans les autres domaines, et encore moins lorsqu’il s’agit de littérature. Tout est travail, éreintements, épuisement. Celui qui brandit les « facilités » d’un autre se trouve une excuse pour ne pas l’égaler, indéniablement. 

Jane Eyre entame sa vie seule. Son enfance singulière la distingue déjà. Recueillie par une tante qui la méprise, elle apprend très tôt la solitude. Est-ce à déplorer ? Je ne le pense pas. À bien y réfléchir, et même si c’est triste, c’est une formidable richesse. Ne pas avoir reçu des conventions d’amour permet de ne pas se leurrer dès le départ sur l’homme. Combien d’années faut-il à quelqu’un qui a eu une enfance heureuse pour cesser de croire qu’il sera inconditionnellement aimé et pour renoncer à toute candeur naïve quant au regard qu’il pose sur son prochain ? Des dizaines pour certains, quand d’autres s’accrocheront à ces illusions jusqu’à leur mort, voyant le monde non tel qu’il est mais comme il leur est confortable de le voir. L’habitude de la solitude est aussi une incroyable fortune. Si l’on incite sa progéniture à se sociabiliser, jamais on ne l’habitue, à tort à mon avis, à se satisfaire de sa propre compagnie, à la cultiver et à l’apprécier. Après tout, nous sommes la seule personne que nous devrons supporter durant toute notre vie. Autant apprendre, dès le départ, à bien se connaître, à s’estimer, à converser avec soi-même, mais également à corriger ce que l’on n’aime pas en sa propre personne, afin de se rendre admirable et plaisant à soi-même. Les gens très entourés se corrigent bien moins à mon avis. Non seulement la marée humaine qui les entoure les enivre jusqu’à ce qu’ils en oublient leur propre identité et les empêche de se rendre compte de leurs failles, mais même s’ils s’en rendent compte, ils peuvent s’oublier en l’autre, noyer leurs défauts dans la masse et pour ainsi dire renoncer à leur propre compagnie s’ils la trouvent trop ennuyante ou désagréable. La compagnie d’autrui est un leurre, encore plus qu’une distraction. C’est une façon de s’oublier, de ne pas vouloir se regarder en face. 

Jane Eyre est seule. Et c’est parce qu’elle est seule qu’elle devient Jane Eyre et non une femme inconséquente et de parade. Elle a appris, par la force des choses, à considérer l’autre, si ce n’est comme un danger, du moins comme un individu potentiellement nuisible. Ce qu’il est généralement. Elle n’a pas eu devant les yeux ces lunettes roses de la moraline. Tout ce qu’elle sait, elle le sait grâce à elle-même, à ses observations, à ses propres conclusions, parce que très tôt elle n’a dû se fier qu’à son propre jugement. N’importe si elle était très jeune. Un enfant qui raisonne seul en sait plus sur le monde qui l’entoure qu’un homme « expérimenté » qui n’a appris que des proverbes, parce que justement rien de la sorte n’a entravé ses apprentissages. 

Alors un jour, elle défie sa tante. On pourra prétendre que c’est un mouvement de haine, ou de vengeance, l’élan inconsidéré d’une gamine qui ne souffre plus l’injustice. Je n’en crois rien. J’ai été Jane Eyre. Elle défie sa tante parce qu’elle a conscience de sa supériorité sur cette dernière. Elle vaut mieux, pour quelle raison devrait-elle encore le cacher ? On l’appelle enfant rebelle, petite fille dénaturée, quand elle est bien la seule à ne pas l’être, dénaturée. Elle vole déjà haut, au-dessus de la masse des inconséquents. Elle a déjà appris à mépriser, de ce sain mépris qui ignore la fausse humilité. 

Le pensionnat n’est guère moins hostile que sa famille. Mais elle parvient. Grâce à elle, surtout. Peut-être a-t-elle eu quelques enseignantes un peu bienveillantes, peut-être a-t-elle suscité, mais sans feinte, quelques amitiés. Néanmoins c’est par l’étude et le travail, par le goût de l’apprentissage et de l’effort, qu’elle s’élève au rang de maîtresse. Et surtout grâce à de grandes capacités d’adaptation, qui la feront tenir et se tenir malgré une existence de malheur. Cette adversité, justement, est une bénédiction dans la mesure où elle a conscience que son seul salut est dans l’étude et dans le travail. Il l’a détournée de l’oisiveté et de l’inconséquence. C’est elle encore qui décide de partir seule pour l’inconnu. Une vie d’enseignante au pensionnat aurait été une bénédiction pour une autre, qui s’y serait installée par confort et couardise, quand Jane Eyre, elle, y renonce. Le confort n’est rien pour elle, pas même que la sécurité mollasse d’un emploi assuré et d’une vie parfaitement réglée. Hey quoi ? Personne ne la retient ni ne l’attend, ici ou ailleurs. Jane Eyre est libre. Elle a tout un monde à découvrir. Elle fixe l’inconnu avec un regard empli de saine curiosité et sans craintes. 

Voilà comment elle part seule en direction de Thornfield, pour devenir la préceptrice d’Adele, la petite protégée du maître, Édouard Rochester. Homme hautain, sévère, énigmatique et à la réputation sulfureuse, Rochester a cependant cette belle qualité de ne pas être beau. Il fallait cela, je pense, pour que le lecteur ne se fourvoie pas sur les motifs de l’attirance qu’éprouve notre Jane Eyre pour lui. D’ailleurs, elle non plus n’est pas belle. Le contraire aurait confondu les intentions du maître. L’un et l’autre ne s’attirent pas sur des critères physiques : ils se reconnaissent, en élus qu’ils sont. Il teste d’abord la gouvernante, s’assure de sa valeur avant de lui accorder une place de confidente. Il veut s’entourer lui aussi de gens méritants, les apparences ne lui étant rien. D’ailleurs, il se joue d’elle, même, en manipulateur avisé. Ses brusqueries hautaines et imprévisibles sont autant de tests pratiqués par un homme blasé d’apparences et de déconvenues autant que raisonnable. Rochester n’est pas le prince charmant, si ce n’est par la fortune. C’est une sorte de fine intelligence, de celles qui inquiètent et rendent mal à l’aise ceux qui n’en sont pas à la hauteur ou qui ne savent la distinguer. Rochester aime sincèrement, c’est à dire sans mièvrerie ni égards ni flatteries. Il aime de duretés, de manipulations, jusqu’à être certain d’aimer. Et lorsqu’il se déclare enfin, ce n’est ni une lubie ni un élan irraisonné. Il a réfléchi. Il est sûr de lui. Il a testé. Jane Eyre est peut-être un peu décevante, elle, dans cet amour. Elle admire, évidemment. En femme. Cependant elle, et derrière elle Brontë, ne sait pas tout à fait expliciter les raisons de son amour. Pas assez. Rochester est différent, elle le sait. Mais en quoi ? Il est certes Indifférent à l’argent, tout en en possédant beaucoup, ce qui annule presque immédiatement cette vertu. Il est libre en actes et en pensées, c’est juste. Il ne se laisse gouverner que par lui-même. Est-ce suffisant ? Charlotte Brontë n’aura pas voulu creuser cela tout à fait. Ils se ressemblent, écrit-elle, sans expliquer précisément en quoi. Il est supérieur évidemment, et ne regarde ses semblables qu’avec un mépris à peine dissimulé. Il est doté de cette force qu’ont les hommes qui ont subit un préjudice et qui plus jamais ne s’y laisseront prendre. On note surtout, et c’est loin d’être anodin, qu’il n’aime pas les enfants, formule atténuée pour dire qu’il déteste la naïveté, la frivolité, le bruit pénible, l’agitation puérile, la candeur bête de celui qui n’a rien appris. De même qu’il n’est nullement attendri par l’enfance, pas assez imprégné de morale pour feindre d’aimer leur compagnie, pour imiter le commun et le décent. Jane Eyre l’aime mais Brontë n’indique pas assez pourquoi. Une atténuation sans doute, un compromis de l’auteur avec les mœurs de son époque. D’ailleurs, son héroïne les aime, elle, les enfants. Brontë l’aura voulue un peu prude et parfois un peu piètre, comme pour équilibrer une certaine amoralité, ou pour dépeindre non un individu mais bien une femme. Intelligente, solitaire, forte, Jane Eyre n’en reste pas moins femme. D’ailleurs, elle admire l’homme et le sert. Si ses malheurs l’ont préservée de bien des conventions, elles n’ont pas empêché son attachement parfois stupide aux convenances. Je suppose qu’il aurait été trop subversif d’en faire un individu tout à fait amoral, mais c’est dommage. 

Ainsi, quand elle apprend qu’elle s’apprête à devenir la seconde épouse d’un homme polygame, elle fuit. Brontë ne pousse pas la subversion jusqu’au récit d’une vie dans le péché, tant pis. Cependant, Jane Eyre réagit tout de même de façon admirable. Elle ne hurle pas, ne pleure pas, évite tout spectacle qu’elle juge dégradant, indigne. C’est au contraire avec un flegme admirable et une belle dignité qu’elle se retire, et sans menaces ni mélodrame, apanages de la femme bafouée. Elle part seule, sans chantage, sans un au revoir qui aurait laissé supposer qu’elle aurait espéré être retenue. Elle fuit vers un ailleurs qu’elle ignore et sans un sou. Jane Eyre ne craint rien, elle est intouchable. Que craignent ceux qui n’ont absolument rien à perdre ? Qu’est-ce que de quitter des gens quand on a sa propre personne pour fidèle compagne ? 

Elle marche longuement et est recueillie. Elle rebondit encore, devient maîtresse dans une école pour paysannes, menant une vie sobre et laborieuse. Dignement et sans pleurer sur son sort. À quoi bon se plaindre et verser des larmes sur ce que l’on ne peut pas changer ? 

Je laisse de côté les péripéties suivantes, les cousins, les héritages. Ces rebondissements me paraissent de moindre importance, et peut-être un peu surfaits. Je m’arrête juste sur le pardon qu’elle accorde à sa tante. Jane Eyre ne garde pas de rancunes, pour une raison simple : les rancœurs ne sont ruminées et éprouvées que par ceux qui n’ont rien d’autre à faire et rien à penser. Jane Eyre n’est pas tant charitable : elle n’a que faire de nourrir des passions et des haines. Elle est au-dessus de ça. 

La fin, là encore, est psychologiquement intéressante. Rochester n’est plus valide. Il a perdu ses yeux et une main. Il a besoin de soins quasi infirmiers. Il n’est plus l’homme viril et immortel, celui dont la femme recherche éternellement la protection. C’est son état à lui qui dorénavant nécessite attentions et soins, diminué qu’il est. Et j’ose le prétendre : si la femme commune s’assure de la protection d’un mari, le fantasme de la femme qui aime est à l’opposé même. Une femme amoureuse rêve de devenir utile, et même plus : indispensable à l’homme qu’elle aime. Elle rêve de soins infirmiers ou moindres, mais de soins, si tant est qu’elle admire l’homme, qu’elle éprouve pour lui un amour sain, rationnel. Jane Eyre n’est ainsi pas généreuse ou amoureuse jusqu’à l’abnégation, bien au contraire. Elle rétablit un équilibre. Il lui était supérieur, les voilà à égalité. Elle voit en cette infirmité une occasion de lui rendre ce qu’il lui a appris, de ne plus se sentir inférieure, et surtout de lui être indispensable. C’est à elle évidemment qu’elle fait plaisir, c’est elle qu’elle flatte en l’épousant. 

L’écriture de Charlotte Brontë, a l’instar de celle de sa sœur, est raffinée, élégante. Ses mots sont précis, les termes minutieusement choisis. C’est un travail d’orfèvre et de longue haleine. De nombreux passages sont infiniment poétiques, soignés, dépassant l’ensemble de l’œuvre. J’ai lu, il y a bien longtemps, un roman jeunesse ( « Anne… la maison aux pignons verts ») dans lequel la jeune héroïne, une petite fille canadienne, lisait Jane Eyre. J’avais cru depuis ce jour, bien à tort, que ce roman était destiné aux enfants. C’est sans doute qu’il y a un siècle, c’était le cas en effet, ce qui me confirme encore une fois cette foutue déchéance collective. Quelle gamine pourrait aujourd’hui lire et relire Jane Eyre, le garder en livre de chevet jusqu’à en tirer des leçons et nourrir ses réflexions ? 

Ce roman est surtout selon moi bien plus  profond qu’il n’y parait, et psychologiquement plausible, voire presque inattaquable. Et je parle d’expérience. Je ne me suis pas figurée Jane Eyre : j’ai été Jane Eyre.

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04 avril 2021

Sévère (Régis Jauffret)

Une liaison sadomasochiste et sulfureuse unit, depuis quatre ans, un prince de la finance et un prostituée de luxe. Si la femme soumise est souvent le jouet sexuel du richissime homme d’affaires, parfois les rôles s’inversent : le tout-puissant homme jouit aussi d’être humilié, maltraité, enveloppé dans une combinaison en latex et de se faire violer la bouche par un revolver chargé. Sa vie comporte si peu de soucis qu’il a besoin d’adrénaline. Il joue avec le danger, avec la mort. Il chasse l’éléphant en Afrique et baise avec une femme potentiellement dangereuse à qui pourtant il offre un revolver, qu’ils utilisent dans leurs jeux sexuels. C’est un piètre homme, au fond. Il utilise ses petits pouvoirs pour diriger le monde, et se sent puissant de butter de gros mammifères. En dehors de ça, le vide, à part sa maîtresse, sa « secrétaire sexuelle », une femme paumee et vénale, qui l’aime au fond, mais d’un amour de folle. Elle lui demande de l’épouser, il refuse. Elle lui demande un million de dollars à la place, parce que ça vaut bien un mariage, parce qu’elle lui a donné son corps entier, et tout son être. Cela vaut bien un million de dollars, non ? Ce ne serait qu’une preuve d’amour. C’est si peu d’argent, après tout, pour un multi milliardaire. C’est comme se couper une mèche de cheveux et l’offrir à l’être aimé, lui faire un virement d’un million, exactement pareil. Un symbole sacré, seulement ça. La preuve : elle ne l’aurait même pas utilisé, cet argent. Elle le voulait comme une relique. D’ailleurs, ne paye-t-il pas des œuvres d’art une petite fortune ? Elle est son œuvre en art, sa plus belle. Elle mérite la dépense. Aucun tableau ne l’a fait ejaculer comme elle peut le faire. L’amant hésite, elle lui fait du chantage, refuse de le voir. Il cède par faiblesse : il s’est accoutumé à la présence de sa putain, et surtout à pouvoir disposer d’une femme dont il peut jouir à sa guise. Il lui fait un virement puis se rétracte, et reprend le million : « C’est cher payé pour une putain! ». 

Vexation, amertume, dépit, haine. Elle songe à le faire chanter. N’a-t-elle pas des photos de lui très compromettantes ? Et puis non, finalement. Ne pas se venger ainsi. Alors, elle lui enfile la combinaison de latex, et au cours d’une séance sadomasochiste, elle tire sur lui à bout portant. Les dernières balles, c’est pour l’achever. Elle a appris ça de lui : on ne laisse pas un animal agoniser, c’est cruel. Elle l’aime, alors elle abrège ses souffrances. Voilà. 

Le roman commence après le meurtre. Elle réécrit l’histoire depuis sa prison, commençant par les coups de feu tirés dans la combinaison en latex. S’il avait été face à elle, visage découvert, elle n’aurait jamais pu tirer. Elle l’aime ! Alors elle l’a habillé avant. C’était comme tirer dans une poupée en latex. Ensuite la fuite, puis les interrogatoires de la police, l’hôpital psychiatrique et enfin la prison. C’est tout. 

Lui, c’est Édouard Stern. Regis Jauffret n’a rien inventé. Il a lu le fait divers, et l’idée de le réécrire du point de vue de la meurtrière lui a plu. C’est un roman pour voyeuristes, assurément. On y trouve tout ce qui fascine : le pouvoir, l’argent, les perversions sexuelles, la perversité, la convoitise, la violence, la folie, la transgression. On le lit comme on regarde par la vitre de la voiture lorsque l’on dépasse un accident de la route. On voudrait bien voir, peut-être un corps, une main arrachée, un peu de sordide. C’est un brin malsain et surtout sans intérêt, et pourtant on ne peut guère s’en empêcher. 

Cependant, en art, le sordide et l’indécence doivent avoir un but, une finalité étudiée, autrement c’est juste une suite de trash dont le lecteur se blase. C’est presque gratuit, à moins d’avoir le goût également des histoires à la DSK : jouir de la chute d’un homme puissant, victime de sa sexualité. Je suppose que ça conforte le lecteur dans sa moraline : Ah ! Il l’a bien cherché ! 

Hey oui. Sans doute l’a-t-il cherché, d’ailleurs. Pourquoi pas ? Il n’ignorait pas qu’elle était dérangée et qu’elle tenait à ce million. Il s’est cependant laissé attacher, sachant qu’elle possédait un flingue. C’est lui-même qui lui avait offert et appris à s’en servir ! Il aurait pu aussi bien se tuer lors de l’une de ses partie de chasse, où se faire descendre par l’un de ses nombreux ennemis. Aimer le danger et le frôler, c’est aussi ne pas ignorer qu’on peut y laisser sa vie. 

Et après ? Se prendre une balle en érection, n’est-ce pas une belle façon de crever ? À moins que l’excitation sexuelle lui ait fait oublier tout ça, et perdre toute rationalité. Possible aussi. Un homme qui bande ne réfléchit pas. Mais alors, pourquoi ne pas l’écrire ? Choisir une hypothèse, la développer, tenter d’expliquer. 

La préface était prometteuse, pourtant : « Je suis romancier [...] , je ne respecte ni vivants ni morts ni leur réputation, ni la morale. Surtout pas la morale », mais l’ensemble est décevant. Le support n’est pas sans intérêt, au fond : lui est assoiffé de pouvoir, d’argent, de violence et de sexe . Et elle, elle est étrangement cinglée. Deux être psychiquement torturés et hors normes, en somme. Une analyse psychologique pertinente et profonde aurait pu engendrer un chef-d’œuvre. Mais non, c’est plat. Ça se contente de décrire, ça n’explique rien. Aucun processus logique (car même les fous ont une logique) n’est explicité. Jauffret a sans doute cru se montrer audacieux, en donnant à voir le cul, le revolver dressé comme une bite dans des parties fines et scandaleuses. Il s’est trompé : c’est facile à faire, ça. La vraie audace aurait été de se lancer dans une analyse pertinente, de creuser, d’oser la dimension psychologique intelligente, le grand recul. Non. Trop compliqué, ça. Et moins vendeur. Sans doute.

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30 mars 2021

L’éducation sentimentale (Gustave Flaubert)

Comme je l’ai fait avant pour Balzac, Zola, Anais Nin, et bien d’autres - puisque je fonctionne ainsi- j’ai entrepris, plus ou moins volontairement, de lire tout Flaubert. Je lis une œuvre, passe à autre chose et reviens à Flaubert depuis une petite année à présent. Je pense en avoir lu quatre ou cinq en quelques mois. Et, quand j’aurai estimé l’avoir intimement connu - où avoir été profondément déçue, mais j’en doute en ce qui le concerne - mon goût se tournera  vers un autre. J’ai déjà de petites idées. Je pense notamment à Julien Green pour le remplacer. 

Esprit étonnant et paradoxal qu’est le mien ! Le monde regorge d’œuvres, d’auteurs qui me sont encore inconnus, potentiellement admirables, mais je ne lâche un auteur ami qu’après une cruelle déception ou une sorte d’exhaustivité. Cependant, je ne m’enferme pas, résistant, luttant contre mon penchant naturel d’exclusivité et, même à l’apogée de ma relation intime avec un auteur, je continue d’en lire d’autres. Mes bonheurs dans mes relations avec les auteurs ne sont guère différentes de celles que l’on peut trouver en amour. La fascination des débuts est similaire. Elle me donne une irrépressible envie de creuser profond, de découvrir, de tout connaître. Ce temps de l’approfondissement est délicieux. On s’y laisse chauffer comme au soleil de midi. On s’imprègne et admire. Rien n’est rassasiant pour qui veut tout à fait connaître et qui admire. Les subtilités deviennent faits d’importance. Chaque nuance donne matière à distinguer. On veut, il est vrai, avant tout légitimer son amour. On cherche à se prouver que l’on a eu raison d’élire. C’est là que la chose devient dangereuse. L’amour vulgaire manque terriblement de neutralité, et donc de raison. Il transforme le commun en or. Adolescente, Paul Auster m’a un peu leurrée de la sorte. Peut-être bien Nin aussi, ou encore Colette. Je ne puis m’en prendre qu’à moi. C’est pourquoi aujourd’hui j’y suis particulièrement vigilante. J’aime d’un amour froid, lucide, rationnel. Je lutte contre des élans d’affection injustifiés, tant que j’en viens à être bien plus sévère envers ceux que j’aime le plus, et mes déceptions m’obligent à faire tomber un couperet aussi froid qu’injuste. C’est d’ailleurs un aspect de ma personnalité qui dépasse mes relations à la littérature. Il me semble même que plus le temps passe, plus je romps net et sec pour la moindre déception. Je n’ai plus aucune indulgence, tant pour moi que pour l’autre. Et je ne le déplore en rien. Je n’ai guère le temps de m’attarder sur ce qui m’a déjà déçue. Et puis juger sévèrement, c’est également élire avec sincérité et conviction. 

Voilà pourquoi je lis autre chose quand j’aime un auteur : le polyamour me laisse toute mon impartialité. C’est un non-enfermement - Goldman a dit cela mieux que moi, « Mourir au monde, à ses poèmes... » - et la possibilité de multiples comparaisons.

D’ailleurs, je puis déjà affirmer que Flaubert n’est pas parfait. Seulement, je ne puis lui ôter cela : il atteint  une sorte de perfection dans son écriture. Recherchée, stylisée, impeccable. C’est peut-être même bien plus flagrant quand l’intrigue est de peu d’intérêt. Salammbô est une œuvre parfaite, un chef-d’œuvre indéniable, mais il est peut-être plus facile de rendre une copie impeccable dans un décor exotique, dans les raffinements de Carthage, dans les tourments d’une guerre dépaysante plutôt que dans la vie parisienne et morne d’un jeune provincial plutôt gauche et ennuyeux. Voilà ce que fût pour moi le principal intérêt de l’Education sentimentale : faire du beau à partir de presque rien - à l’instar de Madame Bovary, d’ailleurs. 

L’intrigue fade laisse du temps pour la rêverie, et j’ai eu tout loisir de me figurer Flaubert -notamment dans des passages de haut vol- noircir des pages, pester, raturer et recommencer. S’éterniser sur chaque expression, peut-être même sur chaque mot. Il n’y a qu’ainsi que l’on arrive à une sorte de perfection stylistique. Le talent n’est rien. Seul le travail acharné donne un tel résultat. Et je suis bien désolée, Henry War : si « l’art est un résultat », le lecteur attentif et consciencieux ne peut lire passivement, c’est à dire sans se figurer les éreintements et les brouillons qui ont précédé l’œuvre. Et plus on écrit, plus on travaille, plus on les devine avec minutie. N’importe si l’artiste tente de le dissimuler : le lecteur aguerri les devine. 

Je l’ai déjà dit plus haut : le principal intérêt de cette œuvre réside dans le fait qu’elle soit parfaitement écrite. Les personnages sont tous médiocres, bourgeois ou aristocrates mais en tous cas tous des ratés, sans force de caractère ni grandeurs nobles. L’intrigue est fade, et donne lieu à des longueurs assez pénibles, notamment concernant les hésitations frileuses d’un gamin amoureux et mièvre, tout à fait sans audace. La femme, d’ailleurs, n’a rien d’admirable, si ce n’est sa beauté et l’idée qu’il se fait d’une femme mariée plus âgée que lui. Le jeune homme idéaliste est tenté par l’interdit, par l’amour rendu impossible par la vertu de la femme. Et paradoxalement, c’est pour cette vertu qu’il l’aime. Frédéric est absurde. Il dédaigne longtemps les plaisirs faciles de la vie, comme par un sacrifice d’amour. Il ne se passe ensuite rien de notable. Une révolution, peut-être ? Dans laquelle il ne se distingue pas, tout occupé qu’il est à son amour. La passion éprouvée pour Mme Arnoux, loin de le grandir, le laisse dans une inaction agaçante. Frédéric n’est rien, ne vaut rien. D’ailleurs, la désire-t-il vraiment, je veux dire : physiquement ? C’est un enfant qui aime un objet d’adoration inaccessible. On ne baise pas une idole, une divinité . Et même : on ne baise pas sa mère ! 

Le roman démontre cependant une chose fondamentale : un auteur peut faire beaucoup avec peu. Il peut crée une sorte de chef-d’œuvre d’écriture à partir d’une intrigue moindre. D’ailleurs, le personnage principal mesure lui-même son inconséquence à la fin du roman : « Et ils résumèrent leurs vies. Ils l’avaient manquée tous les deux ». Les deux amis idéalistes, l’un ayant rêvé l’amour idéal et l’autre le pouvoir, ne peuvent constater qu’un navrant échec, ou plutôt qu’une suite de médiocrités de leur fait, imbéciles et frileux qu’ils sont. 

Flaubert est sans doute un maître dans l’art de distraire de l’ennui par le beau. La médiocrité et la bêtise deviennent sous sa plume sublimes, artistes. Il est idéaliste lui aussi, tout comme Frédéric, mais d’une tout autre manière. Flaubert sue pour son idéal. Ses exigences sont aussi absolues, mais il tend à les atteindre, elles ne sont pas qu’un rêve vaporeux et qu’il rend inaccessible. Car enfin, si Frédéric ne possède pas Mme Arnoux, c’est bien sa faute. Il est l’antithèse du héros arriviste et ambitieux du roman d’apprentissage, d’un Rastignac par exemple, qui est d’ailleurs mentionné dans le roman. Frédéric est un anti-héros, un incapable d’audace et de cette virilité résolue qu’ont ceux qui parviennent à posséder une femme, aussi vertueuse soit-elle. Il est trop tendre, empoté, respectueux jusqu’à l’absurde. 

L’éducation sentimentale est loin à mon avis d’être le plus grand roman de son auteur. Une perfection d’écriture n’est à peu près rien sans des idées un peu plus profondes. Les personnages sont des stéréotypes sans réelle grandeur. On retrouve évidemment un naturalisme qui expose et dénonce une piètre société, des bourgeois vicieux et sans scrupules, des pauvres qui convoitent. Même leurs petitesses sont des clichés de bassesse courante. Soit, c’est voulu. Cependant c’est un grand tort à mon avis de vouloir dresser un tableau précis et exhaustif d’une époque, d’une manière certes méticuleuse et quasi scientifique, sans être vraiment psychologue et se contenter d’être fin observateur et peintre de ce petit monde. Une personnalité n’est-elle pas multiple ? Un homme n’est-il que ce qu’il donne à voir ? Non, vraiment, c’est un peu décevant.

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21 mars 2021

Emma (Jane Austen)

 

Angleterre, début 19eme. Emma Woodhouse est jeune, bien née donc très riche, incroyablement belle et fort intelligente. Elle réside avec son père, qu’elle aime infiniment, dans une grande et somptueuse demeure nommée Hartfield, l’une des plus majestueuses de Highbury. Sa famille, issue de la bonne société anglaise, fait figure de modèle et suscite respect et déférence à Highbury. 

N’est-ce pas très mal parti ? Quel cliché manque-t-il donc encore dans ce topos ? 

Cette jeune fille n’a étonnamment aucune intention de se marier. Et c’est logique, finalement.  Elle a, non seulement, les moyens financiers de s’en abstenir, mais surtout, étant orpheline de mère et cadette d’une sœur ayant quitté la maison, elle règne sur Hartfield en maîtresse de maison absolue. Lucide, elle sait qu’aucun époux ne pourra lui être aussi conciliant et doux que ce père qui la chérit et la gâte. Quel mari pourrait aussi bien consentir à autant de caprices que ce père anxieux qui veut à tout prix la retenir ? 

Seulement, le quotidien d’une telle demoiselle est bien monotone et ennuyeux dans cette petite province anglaise. Emma s’ennuie. Elle occupe son temps à calmer les craintes et maladies imaginaires d’un père hypocondriaque ainsi qu’à faire de vaines mondanités à ses voisins, toujours les mêmes - la campagne ne regorgeant pas de nobles. Elle reçoit pour le thé, rend des visites, s’occupe un peu au piano, et c’est à peu près tout. Voici ce que l’on apprend sur la vie d’une jeune fille accomplie et provinciale sous la Régence : un vide sidérant. Avant, elle trouvait pourtant une amie en la personne de sa gouvernante, Mrs Weston, sa seule compagne dans cette vie d’ennui incessant. Cependant, et par ce qu’elle imagine être un coup d’intelligence, elle a arrangé le mariage de cette dernière avec un homme d’un rang plus élevé qu’elle. Si cette première victoire l’a fort attristée dans le sens où elle a perdu la compagnie d’une amie, elle l’a surtout enorgueillie et incitée à continuer ce pour quoi elle s’est auto-proclamée spécialiste : désormais elle s’occupera d’arranger des mariages pour les autres. Et voilà donc à quoi sert ce qui est nommé une belle intelligence féminine : à devenir dame marieuse dans un monde de faussetés, de poses et d’ennuis mondains. Comme on doit s’ennuyer pour songer à se distraire en mariant les gens ! Que de neurasthénies et de longueurs, aussi bien pour le lecteur que pour cette société qui se vautre dans une apathie consentie, dans un sommeil éternel de lords et ladies anglais. Qui envierait la richesse à ces gens inconséquents, fades, fardés, poseurs et vides ? J’avais lu seulement quelques pages que je me demandais déjà comment Austen allait bien pouvoir s’en sortir avec un tel décor planté. Néanmoins, je n’ai, à aucun moment, été tentée de refermer le livre. L’écriture est agréable non seulement, et puis ma curiosité m’a fort incitée : il fallait que je sache s’il lui serait possible de se dépatouiller d’une telle affaire. 

Enfin, il se passe un petit quelque chose dans la vie plate et banale de la jeune Emma : elle fait une rencontre. Non pas amoureuse, non. Nous sommes bien dans l’univers prude d’Austen. Elle rencontre la jeune Harriet, une pensionnaire qui n’a pas de famille mais qu’elle imagine fille illégitime d’un homme d’importance. Harriet, bien que sotte et commune, a de bonnes manières et ... l’intelligence du coeur, comme on dirait. Cette jeune personne est surtout une fervente admiratrice d’Emma, et se laisse convaincre par cette dernière que, peut-être, le vicaire de la bourgade pourrait lui demander sa main. Seulement, c’est oublier comme la classe provinciale aisée est pourrie d’ambition, assoiffée d’argent et de beau mariage. Même l’homme d’église convoite une femme de belle naissance et à la dot boursouflée. On n’épouse point une femme admirable, mais un lopin de terre, un titre ou encore un billet de banque. D’ailleurs la position sociale des uns fait qu’ils dédaignent fort les autres. Décidément, non, on ne se mélange pas. Et l’on se demande bien comment la jeune Emma peut l’ignorer. Cette jeune personne est bien trop naïve, sans doute, pour être lucide. Sa vie recluse dans une prison mentale dorée, vautrée ainsi dans un éternel assoupissement, ne lui a pas appris cela. Et pourtant, elle-même refuse de fréquenter des gens qui ne sont pas dignes de son rang. Comment peut-elle imaginer que les choses seraient différentes pour les autres ? Bien ingénue, donc, que cette jeune fille... qui est pourtant louée pour...  sa perspicacité ! Pauvre société ...

Fort heureusement, Emma a un ami, aussi : Monsieur Knightley, son beau-frère. Ce dernier est bien entendu plus expérimenté et clairvoyant qu’elle. Non pas tant parce qu’il est un homme que parce qu’il faut un Lord plus âgé et un peu admirable pour construire une histoire sentimentale digne de ce nom. 

Emma apprendra donc à ses dépens comment sa petite communauté fonctionne. Elle peinera à se figurer les sentiments des autres autant que les siens, se fourvoiera tant qu’elle fera souffrir son amie autant qu’elle-même. C’est en quelque sorte un roman d’apprentissage, de ceux qui se terminent très bien cependant, et dans un dénouement frôlant le mièvrerie. Elle connaît évidemment l’amour à la fin, ainsi que tous les autres jeunes célibataires de son entourage. Mieux : elle prend conscience de ce qu’est véritablement un sentiment amoureux. À la bonne heure ! 

Je dois cependant reconnaître que ce roman n’est pas une simple romance pour jeunes filles. Austen offre, dans un beau réalisme, une peinture sociale aboutie et exhaustive des mœurs de province. Elle décrit avec minutie la vie simple et étriquée d’une petite ville endormie et isolée, où jamais rien ne se passe, où d’ailleurs personne ne travaille, où les distractions et interactions sociales manquent tant qu’une simple lettre reçue de Londres met les destinataires en ébullition durant des jours et est lue mille fois. Où l’arrivée d’une nouvelle personne inconnue anime tout ce petit monde plus que de raison. 

La spiritualité, tout comme la culture, elles, ne sont là que pour faire illusion. C’est à peine si ces gens lisent autre chose que le journal ou d’insipides lettres, ni ne s’instruisent au delà des apparences. Les jeunes filles jouent du piano ou s’amusent de charades. Personne n’étudie vraiment ni ne se donne du mal. Même l’homme d’église s’amuse plus qu’il ne prie et songe surtout à trouver une riche épouse. 

Austen décrit aussi très bien les impératifs d’une jeune femme de bonne famille mais sans dot, qui ne peut survivre que grâce à un bon mariage ou, à défaut, à une place d’institutrice dans une maison (thème abondant chez elle). 

Par ailleurs, l’intrigue secondaire est une assez belle réussite. La duplicité des deux personnages est bien menée. Cette seconde intrigue donne lieu à des situations étranges, voire à des quiproquos assez drôles ou finement amenés. 

De même, Jane Austen est drôle. Vraiment drôle. L’hypocondrie du père, le culte religieux qu’il voue aux remèdes prescrits par son médecin, sa peur maladive des courants d’air sont autant de nuances d’un humour de répétition plus profond qu’il n’y parait. Cet homme s’accroche fort à sa santé parce qu’il n’a rien à penser, étant riche et sans problèmes. Son existence est si fade qu’il ne se sent vivre que par ce qu’il ressent physiquement. Aussi, le froid ou le rhume sont ses seules distractions, les seuls événements d’un semblant de vie, ses seuls malheurs quotidiens et ses uniques motifs de plaintes. Par ailleurs, l’inconséquence et l’inaction de ce père lui font ressentir le besoin de tenir une posture. Sa santé et celle des autres lui fournissent, et en abondance, un sujet de conversation, lui permettent d’exister socialement tandis qu’il n’a rien d’autre à dire ni à vivre. Hors cette folie, il n’existe pour ainsi dire pas. L’angoisse excessive et maladive qu’il ressent quant à sa santé, qui est une peur de la mort - assez universelle d’ailleurs - est surtout  présente chez les gens qui n’ont rien à penser, et qui ne sont à peu près rien, paradoxalement. Que redoute-t-on de perdre quand on n’a rien fait de son existence ? 

Si j’ai aimé, par certains côtés, l’écriture de Jane Austen, je n’aime pas Emma. Elle est insipide, (in)suffisante, insignifiante, et quand elle ne l’est pas, elle est énervante. Cette sotte est persuadée de tout savoir parce que sa petite cour n’a jamais osé lui opposer quoi que ce fût et que son père a toujours cédé à tous ses caprices. Elle se croit aimée pour ce qu’elle est quand elle l’est surtout pour son rang. Elle accueille les flatteries qu’elle ne mérite pas avec un orgueil inapproprié. C’est une gamine stupide et naïve qui joue à la femme, et à la femme mondaine et spirituelle, qui plus est. Elle est ignorante et peu perspicace, mais se croit capable de donner des conseils avisés aux autres, et finalement ne les expose qu’à des problèmes. Le choix de ses amies est d’ailleurs très révélateur : d’abord la gouvernance et ensuite la jeune Harriet, ingénue et sans argent, tandis qu’elle rechigne à se rapprocher de Jane Fairfax, jeune fille pourtant plus digne d’intérêt. Emma a peur, au fond, de trouver plus fine qu’elle. Elle se sait insuffisante sans le reconnaître pourtant. C’est pourquoi elle ne rivalise pas et dédaigne une jeune fille pourtant plus spirituelle et réfléchie qu’elle. Je ne l’aime pas, voilà pourquoi je n’aime pas Knightley. J’imagine mal comment on peut, étant homme expérimenté et un peu spirituel, aimer cette jeune personne et lui pardonner tous ses défauts. Cet amour est à peine vraisemblable. 

Si Austen est souvent comparée, opposée ou au contraire associée aux sœurs Brontë, c’est à tort à mon avis. Quand l’une écrit des histoires d’amour qui se terminent bien, dans une pudibonderie agaçante, et sous un soleil radieux de printemps digne de contes de fées, le trio Brontë offre quant à lui l’orage et la tempête, la grêle qui vient gâter le beau romantisme à l’anglaise. Si chez l’une, c’est à peine s’il y a une intrigue, les autres proposent du drame, de la bigamie, des orphelins miséreux et de la violence. Quand l’une présente des personnages sages et polis, gentils, moraux et propres sur eux, les autres dépeignent la noirceur, le tourment, la déprime et la soif de vengeance. Ah ! Non ! Qu’on ne les compare plus, par pitié ! 

J’ignore toujours, au fond, si j’ai aimé ce roman. Cette pruderie m’agace fort, et cependant c’est bien écrit. Austen a du talent, sans aucun doute. Elle persifle, même, en des moqueries réjouissantes. Et malgré cette légère effronterie par certains aspects, elle livre un roman dans l’ensemble pudibond et quasi moraliste. Elle semble se moquer et dénoncer ces mœurs tout en offrant une fin heureuse pour tous. Ce paradoxe me déplaît assez. Par ailleurs, j’ai cru qu’il s’agissait d’un roman écrit par une jeune fille. J’ai été fort surprise d’apprendre qu’elle avait presque quarante ans quand elle l’a écrit. Je dirais que Austen est tout à la fois un bel esprit et une plume frileuse engoncée de bienséance.

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13 mars 2021

Les Contemplations (Victor Hugo)

J’ai eu la prétention de croire que je pouvais lire des poèmes de Victor Hugo sans préparation ni études préalables. Ah, la présomptueuse ! La sotte ! L’inculte ! Je me suis donc retrouvée nue, en terre quasi hostile, à me débattre contre des forces que j’avais sous-estimées. Voilà à quoi mène un excès de confiance en soi et surtout un excès de légèreté. J’ai donc lu toute l’œuvre, et même décrété l’avoir à peu près comprise. Et, dans mon insuffisance bête, c’est à peine si je me suis rendue compte que j’étais passée à côté d’au moins la moitié de ce qui compose un recueil de poésie. 

Alors ? J’ai tout repris, depuis le début. Tout ce que j’ai jugé utile, ce qui a représenté une masse phénoménale. J’ai repris les règles de la poésie classique pour pouvoir bien distinguer les évolutions du romantisme. Je n’ai pas négligé non plus la vie d’Hugo. Ce recueil -tombeau n’est-il pas aussi l’expression d’un « moi » qu’il faut connaître un minimum pour bien le lire ? La plus rude étape fut celle des normes, nombreuses et arbitraires, de la versification. Laborieux travail quand on l’a toujours négligé. Il restait encore une chose : pratiquer moi-même. Comment être certaine d’avoir compris et assimilé toutes les règles sans les appliquer ? J’ai fait des vers. De médiocres sans doute, mais de réguliers. Tout cela m’a pris un bon mois. Et, à la fin, armée de ces nouveaux savoirs indispensables, j’ai relu toute l’œuvre. Voici comment je me suis débattue/entretenue avec Hugo presque depuis Noël ! J’ai perdu du temps par négligence. N’importe, cela en valait la peine. J’ai pris ainsi la mesure de mes manquements et de mes lacunes. Comment aurais-je pu rédiger une note sans passer pas toutes ces étapes ? C’eut été ridicule, digne d’un vil amateurisme, de celui qui prétend parler de ce qu’il ignore. Voilà donc une preuve flagrante, s’il en fallait, que je n’ai pas repris des études en vain. Étudier seul, c’est aller toujours vers ce nous attire, et souvent il s’agit de ce qui nous est facile. Penchant naturel bien fâcheux, certes, mais dont je parviens mal à me détacher. C’est qu’il faut un grand tempérament et une superbe détermination pour s’atteler, sans y être un peu contraint, à l’étude de ce qui nous rebute. C’est, je crois, pourtant nécessaire. Ne sachant pas assez me contraindre en toute autonomie, ces études me sont une manière détournée de le faire. Un second degré dans la contrainte individuelle, puisque, évidemment, c’est moi qui ai pris la résolution de suivre un cursus universitaire. Liée, assujétie à un programme, c’est tout naturellement - comme si c’était un devoir non négociable - que je m’impose un travail que j’aurais sans cesse reporté autrement. 

Victor Hugo est, lorsqu’il publie les Contemplations, si ce n’est mort, du moins meurtri. Le père a perdu sa fille, l’homme public est exilé. Que reste-t-il à un homme affligé de chagrin et empêché de vie publique ? À beaucoup, il ne resterait rien. Mais c’est Hugo : il lui reste l’art, l’écriture, la poésie. Si le père et l’homme politique et social ont été étouffés, l’artiste vit encore, et peut-être même d’autant plus que son art est la seule chose qui ne lui ait pas été retirée. Hugo reste droit, grand, Homme. Un individu, même à terre, en est encore un tant qu’il peut toujours faire son œuvre. 

Évidemment, l’œuvre est imprégnée d’affliction, de déchéance, de colère. N’importe, elle existe et à travers elle, Hugo existe malgré l’adversité. L’art est une force, en ce sens. Celui qui fait son œuvre peut tout perdre, il restera quelqu’un s’il continue de produire. N’importe s’il n’est pas reconnu, il se saura de la valeur pour lui-même et se vêtira toujours d’une belle dignité s’il poursuit son travail. Même mort pour tous, il continuera de se sentir vivant. L’artiste, travailleur acharné, n’a pas à remettre en question le sens qu’il donne à sa vie. Si demain il n’est plus époux, si même on  le prive de ses enfants, de reconnaissance sociale, de sa liberté, de ses droits fondamentaux, de son emploi, il restera Individu s’il peut toujours écrire, travailler, s’élever. Là sera son intégrité et sa grandeur. 

Le recueil comprend six livres bien distincts, correspondant à six périodes de la vie d’Hugo. Les poèmes sont généralement antidatés pour apporter une cohérence chronologique à l’œuvre, ce que je déplore. C’est là une feinte assez grossière, une pose surfaite. Faut-il être heureux pour écrire un poème sur l’amour ? Doit-on avoir honte de vanter la joie tandis que l’on porte le deuil ? Hugo le pensait visiblement. Il a triché, trop soucieux de sa cohérence pour être honnête. 

Le premier livre décrit l’enfance, la jeunesse, l’innocence au sens propre, comme au sens : la naissance de l’artiste, de l’écrivain. Le poète se vautre dans une nostalgie, une mélancolie un peu mièvres. Il vante la naïveté, les premiers émois et la belle et pure nature. Le tout est sublimé, évidemment, par des vers magnifiques. C’est le temps du bel enthousiasme, de la jeunesse emplie de vitalité, de l’homme fort de son jeune âge et de ses premières gloires, qui part à la conquête du monde en s’émerveillant de tout ce qu’il y découvre. Le poète règne en maître absolu sur tout l’univers. Rien ne l’arrête. Il avance sans peur, n’ayant jamais connu l’adversité. Le monde s’offre à lui et le salut bien bas à son passage. Tout l’univers reconnaît son génie et lui en est reconnaissant. Ce livre, plutôt enrobé d’une fausse naïveté, est pourtant assez fidèle à la jeunesse de Victor Hugo. N’a-t-il pas connu que des succès ou presque ? N’ont-ils pas été, dès le début, lui et son romantisme, encensés ? Comment ne pas n’être qu’ardeur et émerveillement alors, quand on a été aimé et reconnu si tôt dans l’existence ? Le jeune Hugo est fort, invincible, orgueilleux, immortel, sûr de son art, et tout à la fois reconnaissant et humaniste, mais on aurait tort de croire qu’il s’agit de penchants naturels. Comment pourrait-il en être autrement d’un artiste reconnu, adulé ? Comment ne pas aimer son prochain, puisqu’il nous aime et nous considère comme un être supérieur ? 

Logiquement, l’amour des femmes vient parfaire ce tableau idyllique. C’est l’objet du deuxième livre. Les femmes sont belles, sensibles, aimables... puisqu’elles l’aiment ! Un autre qui aurait essuyé refus et déconvenues aurait maudit la gente féminine, mais pourquoi Victor Hugo n’aimerait pas ces douces personnes qui  l’adulent et le flattent, et dont il est l’amant admiré ? Ce qui caractérise la jeunesse de Victor Hugo peut se résumer en un mot : la facilité. Il est pour ainsi dire l’exact opposé du poète maudit, dédaigné. Victor Hugo est un homme bon, parce que la société l’a rendu tel. Il loue l’amour, la nature, la femme et Dieu parce que tous lui ont offert tout ce qu’il a désiré et peut-être au-delà. 

Est-ce qu’un individu rejeté par la société s’inquiète de celle-ci ? Est-ce que le sort de ceux qui le méprisent lui importe ? Je n’en crois rien. Hugo défend le faible, s’émeut du sort de miséreux, s’indigne d’injustices dont il ne souffre guère parce qu’il n’a rien à déplorer quant à son propre sort. Pour penser aux autres et à leurs misères, il faut avoir bien peu à pleurer pour soi-même. Ainsi, le troisième livre dénonce vaillamment, et brandit la justice comme un étendard. Quand on a tout obtenu de la vie, on peut à présent se préoccuper de celle des autres. Solennel, Monsieur Hugo se donne pour mission d’éclairer l’humanité de ses bassesses, de ses cruautés, de ses manquements moraux. Convaincu, résolu, il s’impose en chef révolutionnaire et se donne pour mission d’ouvrir la voie, de montrer le chemin de la justice. Il décrit Fantine et la montre aux vils aveugles, de son index menaçant et autoritaire. Il la plaint et accuse la société de l’avoir faite telle qu’elle est, misérable et prostituee. Il incrimine la justice d’avoir condamné Valjean pour un morceau de pain. Hugo se fait Dieu et juge. Depuis ses hauteurs quasi inaccessibles, il  regarde d’un œil ému et tendre le peuple qui souffre et en accuse avec force conviction ceux qui le maltraitent. Hugo est bon et juste. Parce que tout lui dit donné. Quel combat mener, sinon celui-ci, quand on a tout obtenu pour soi-même ? 

Et puis soudain, survient la chute, la déchéance imprévisible et intolérable, le sort brutal. Sa chère enfant meurt. Victor Hugo n’est ni invincible ni surhomme. La mort de sa fille marque surtout la fin de son immortalité supposée. S’il peut revendiquer la paternité éternelle et superbe de son art, le père de chair s’effondre. Sa tendre Léopoldine est morte. Hugo se tait, se terre, et se meurt. L’enfant mort devient une obsession, peut-être au détriment des vivants. Il suffit de lire la biographie de sa fille cadette pour savoir comme celle-ci fut négligée jusqu’à ce que la folie la ronge. L’enfant morte, éternellement pure, jeune et douce, est sublimée et idéalisée par les vers. Elle devient une obsession, plongeant le père dans un désespoir inextirpable, mais non moins littéraire. Dieu n’est soudain plus loué, il est injuste et cruel. La nature n’est plus accueillante : la terre recouvre insupportablement le petit corps froid de sa fille chérie. La révolte sous forme de lutte des classes est oubliée, elle se change en révolte intime. L’indigné ne pleure plus que sur son sort. Mais il le fait avec fierté et brio, pour ne pas dire : avec génie. Ce qui confirme ma théorie : il ne faut  être affligé par rien pour pleurer sur le sort des autres. À présent Hugo n’est plus qu’un père qui hurle son désespoir. L’affliction universelle ne lui est plus rien, ou alors il la porte à lui seul. Le poète justicier ne défend plus la prostituée ou le pauvre. Il est devenu père endeuillé, s’est autoproclamé représentant de tous les pères et mères à qui Dieu a volé un cher enfant. Ce pathos interroge à plusieurs niveaux, et me rappelle soudain ce poète que sa femme venait interrompre et à qui il ordonnait de ne point le déranger... parce qu’il était en train d’écrire des vers à son intention ! Ainsi, est-ce bien sur le souvenir de sa fille aimée et disparue que Hugo pleure et enrage, en de splendides vers ? Ou bien se contemple-t-il par l’écrit dans son affliction, la sublimant pour en faire une œuvre magnifique ? Pour que l’enfant aimée devienne un prétexte à la beauté artistique, une nouvelle muse, éternelle, pure et inépuisable, il n’y a qu’un pas. 

Enfin, le deuil laisse place à une autre mort, celle de sa vie publique, de sa légitimité de citoyen. Hugo est exilé, et l’haleine de sa tendre fille n’exhale plus qu’un léger soupire de chagrin. Le premier deuil laisse place au suivant. Hugo goute à la solitude physique, morale et sociale. Et c’est avec un grand élan de vie qu’il s’accroche encore au passé et à l’avenir. Il est partagé entre les souvenirs de temps heureux et l’espoir d’un avenir meilleur. Il apprend cette terre d’exil, pas si hostile finalement, et même belle, tout comme l’est sa solitude. Son exil encore sert son œuvre, lui donne matière intarissable à une esthétique poétique. Hugo flatte encore son orgueil par cette grandeur dans le tourment. L’homme brisé se relève et brille par son art. Il se tient debout, en individu. Il brave l’adversité par l’intelligence et la beauté de ses vers. Exilé certes, mais artiste toujours, et donc Homme. Ni la solitude, ni l’affliction ne le détournent de son œuvre. Ces dernières deviennent même supports, objets de plaintes lyriques, prétextes aux épanchements esthétiques. Et même outils pour atteindre le sublime. L’exil devient un paysage à décrire, la terrible solitude qui aurait tué le commun est propice à la fureur créatrice, les souvenirs heureux se muent sous la plume du poète en éclats nostalgiques. 

Tout sert à Hugo. Rien n’est à jeter. Le malheur transcende et se métamorphose en poésie de haute voltige. L’affliction devient questionnement métaphysique. Et l’on sait comme il s’est adonné, éperdu, à des séances de spiritisme, folie accomplie comme un acte désespéré d’un homme qui n’était plus lui-même. Le poète terrassé de toutes parts devient visionnaire, spectre, Sage, et peut-être Dieu lui-même, dans un bel orgueil. Et j’en ai eu une étrange vision : Le visage dur de Victor Hugo, plus large que le soleil de midi, écartant les nuages, revenant de l’au-delà,  et grondant sur l’humain plus fort que le tonnerre, d’un air supérieur, avec des yeux de sage, mais brandissant un index menaçant sur ce monde qui n’a pas su s’élever malgré son exemple. 

Il clôt le recueil par une série de poèmes aussi ténébreux qu’énigmatiques, et dans une démesure incroyable. N’est-il pas Victor Hugo, après tout ? Le mage n’est-il pas autorisé à frôler les limites de la clarté, de l’intelligible pour le commun des mortels ? Il se comprend, en prophète. Qui est aussi sage que lui le comprendra, voilà tout. Quant aux autres ... 

Je ne saurais cependant reprocher à Hugo tout ce bel orgueil, qui frôle allègrement parfois l’antipathie et l’égocentrisme. Le monde est scindé en deux parts distinctes : Monsieur Hugo et le reste, le vil, le commun. Rien de blâmable là dedans. Si Victor Hugo ne peut être orgueilleux, qui le pourrait ? Qui a droit à l’orgueil plus que Lui ? Même l’univers n’est pas assez vaste pour l’exploration poétique d’un Grand. Victor Hugo est incontestablement supérieur. D’ailleurs, n’est-il pas l’une des figures principales d’un orgueil national ? Nous, héritiers de la langue dite de Molière, ne nous complaisons pas à être les dignes descendants et Victor Hugo ? Mais à quel titre, je vous prie ? Que représente aujourd’hui cet illustre nom, sinon un vague souvenir d’école, d’ailleurs bien souvent désagréable, synonyme d’ennui, de passivité résignée et de commentaires laborieux ? Voilà comment l’on traite ce que l’on brandit pourtant comme l’une des fiertés dont peut s’enorgueillir la France ! On ne le lit à peu près pas, à moins d’y avoir été contraint au lycée. Non, le français d’aujourd’hui ne peut sans honte s’assimiler même en loin à Hugo. Son tempérament est plus proche de celui du moindre quidam de n’importe quel pays au monde que du plus médiocre contemporain de Victor Hugo, ne serait-ce que sa servante, je regrette. Et s’il suffit d’avoir appris par coeur, un jour à l’école et parce qu’on en fut bien forcé, « Demain, dès l’aube, à l’heure où ... » pour revendiquer quelque droit sur un prestige quelconque, en retombée légitime, alors il est fort à souhaiter que le spectre d’Hugo revienne gronder comme un tonnerre et abattre sa rage orgueilleuse et menaçante sur cette appropriation scandaleuse. Que l’orgueilleux vienne nous apprendre à tous l’humilité de l’admiration plutôt que l’orgueil de ce que l’on n’a pas accompli soi-même, et que l’on dérobe à un autre, plus grand, au prétexte qu’il fut français. J’ai lu l’œuvre par deux fois. J’ai étudié longuement entre deux. Je me suis essayée piètrement aux vers. Et je puis affirmer que même après tout ce travail, je ne puis me satisfaire d’être plus ou moins héritière du poète. Je ne suis rien, je n’ai aucun droit sur cette œuvre, si ce n’est celui de l’admirer et d’y faire honneur non seulement en la lisant entière, mais surtout en ce qu’elle me donne du mal.

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27 février 2021

De la modération des commentaires

J’ai fait le choix, il y a quelques jours, de modérer à présent les commentaires, extrémité à laquelle je ne m’étais jamais résolue en quatorze années de blog. 

Entendons-nous bien : ce ne sont pas les propos que je censure, encore moins les idées, ni les objections, ni même les attaques. À vrai dire, j’aime assez que l’on ne soit pas toujours d’accord avec moi. Cela m’est une occasion d’échange, de débat qui peut être très sain et formateur. C’est à peine si je modérerais les preuves de mauvaise foi évidente, les moqueries. Non, ça je m’en fiche. Tout peut être dit. Je prône assez la liberté d’expression pour cela. N’importe que vous soyez ici chez moi, vous pourrez toujours me dire que je suis sotte, méchante, et tout ce que vous désirez. Évidemment, c’est mieux si c’est argumenté. Autrement, cela s’appelle de la malveillance. 

En ce cas, pourquoi modérer - et donc censurer - des commentaires ? C’est très simple. Si j’accueille toujours plutôt bien les remarques mêmes douteuses, meme agressives, même injustifiées, je ne souffre pas  en revanche que celles-ci soient anonymes. Un individu n’a pas à dissimuler son identité s’il assume ses propos. Feriez-vous entrer chez vous des gens qui refusent de décliner leur identité ? Cela s’apparente aux lettres anonymes, à tout ce que l’on trouve de vil sur Internet. L’anonymat permet tout, et pas le plus noble en général, loin de là. C’est une manière de déverser sans en subir les conséquences, sans assumer la paternité de ses propos. 

Je ne demande cependant pas obligatoirement un patronyme. Il suffit d’un lien vers une page personnelle ou d’une adresse mail valide, ce que certains commentateurs se refusent à fournir. Signer un écrit me semble pourtant un minimum. N’êtes-vous donc pas fiers de ce que vous avez produit ?

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23 février 2021

Voyage avec un âne dans les Cévennes (Robert Louis Stevenson)

C’est visiblement une peine de coeur qui a fait partir Stevenson pour ce qui peut s’apparenter à un pèlerinage, ou plutôt à une sorte de retraite spirituelle ou intellectuelle. Ce n’est pas une fuite, mais l’occasion pour lui de se retrouver, à mon avis. C’est un recentrage sur lui-même. Armé de papier et d’encre comme il se doit, mais également de quoi dessiner des croquis, il part seul et décidé, dans un élan sain qui l’empêche de s’écouter, c’est à dire de se laisser aller à un épanchement tout à fait inutile et stérile. Il y a de la vie, là-dedans. Ainsi que de la philosophie. Quoi de mieux qu’un projet neuf et sain après une cruelle désillusion ? D’aucuns cherchent un autre amour, ou à ce que le contact avec d’autres individus éponge leur chagrin, quand Stevenson veut s’apprendre lui-même, se comprendre et nouer une intimité forte et profonde avec son être intérieur. Quand d’autres ressassent la peine d’amour, lui décide d’oublier, en une résolution ferme et très rapide. Protestant écossais, il ressent une forte envie d’aller à la rencontre de ses pairs français. De plus, il souhaite marcher sur les traces de Georges Sand, qu’il admire beaucoup. Il est donc bien question de pèlerinage, à la fois historique, religieux (pas au sens où nous l’entendons généralement, il désire plutôt rencontrer des protestants), et intellectuel, littéraire. De plus, il n’a jamais voyagé dans le sud de la France. Les Cévennes sont alors un territoire sauvage, une terre qui lui est parfaitement inconnue. 

Il n’a pas, au départ, l’intention de marcher. Il s’établit dans un village durant un mois, vit sobrement, réalise des croquis, se repose et visite alentours. C’est au bout d’un mois que l’idée d’une longue randonnée lui vient. Adepte de la marche depuis toujours, en témoigne son essai « le sens de la marche », il met ses idées et sa philosophie en pratique en partant à l’aventure, achetant seulement une ânesse et la chargeant du strict nécessaire. Il entreprend donc la traversée des Cévennes à pieds avec sa mule. Il est jeune à l’époque et n’a aucune expérience en matière d’expédition de ce genre. La preuve : il lui faudra une journée entière pour harnacher sa pauvre bête, et presque une autre pour la faire avancer. Cela ne le rend pas moins attachant ni admirable. Justement : alors totalement inexpérimenté, il part vers l’inconnu sans appréhension. Il se trompe, il tâtonne, il est mouillé par la pluie, manque de pain, et cependant il ne renonce pas. Il rechigne même à fouetter sa mule, candide et doux qu’il est, ce qui lui vaudra les moqueries des villageois qu’il rencontrera. 

Il parcourra à peu près deux-cent kilomètres avec Modestine, qui est tantôt ânesse tantôt mule, tandis que le titre français la déclare « âne ». J’ignore s’il s’agit d’un problème de traduction ou bien si l’auteur ignorait lui-même si elle était mule ou ânesse, ce qui est possible. Il est jeune à l’époque et les déboires qu’ils narre montrent sa grande méconnaissance des équidés. Néanmoins, elle est son unique compagne de voyage. Flegmatique, paresseuse, et entêtée. Il ne l’aimera pas d’emblée mais finira par l’apprécier jusqu’à la regretter lorsqu’a la fin du voyage, il la revendra. Évidemment, il traverse des villages et rencontre des habitants, catholiques et protestants, héritiers de la guerre des Cévennes. 

Il a, au surplus , déjà une arrière pensée : il compte bien pouvoir, à son retour, publier une sorte de carnet de voyage, de journal de pèlerin, et en tirer un peu d’argent. Le jour de son départ, il en a même déjà un titre provisoire : « Voyage avec un âne dans les Highlands françaises ». Voici ce qui m’a gênée, principalement. Il n’y a là aucune spontanéité. C’est une sorte de triche. On ignore si le voyage est un prétexte à l’œuvre ou si le journal est un prétexte au voyage. Toujours est-il que l’un et l’autre sont prévus et interdépendants dès le départ. C’est fort dommage. Comment ne pas imaginer que Stevenson ait forgé son itinéraire en fonction de ce qu’il voulait écrire ? Qu’il ait conversé avec des gens dans le seul but d’avoir quelque chose d’intéressant à raconter dans son livre? Le projet d’écriture n’entame-t-il pas la spontanéité d’un tel voyage ? Comment ne pas songer, à chaque pas ou presque, à ce qu’il lui sera intéressant d’écrire, de mentionner dans le journal ? Stevenson part donc avec des biais, avec un détournement du voyage en solitaire. Le voyage n’est plus retraite intime mais devient un outil, un support, un prétexte d’écriture qui ne demandera pas beaucoup d’imagination. Dommage. 

Ainsi, chaque matin, avant de prendre le départ à pieds, Stevenson écrit dans son journal sa journée de la veille. Et l’on voit comme le journal prend le pas sur le voyage. Il mentionne des départs tardifs, fort contrariants, à cause de la rédaction de son journal et d’un manque d’inspiration. D’un manque d’inspiration ! Ce qui est la preuve la plus flagrante du fait que le journal ment ou triche : comment ne pas être « inspiré » s’il n’est question que de décrire une journée de marche ? Là encore, ce manque de spontanéité flagrant me fut dérangeant. Le voyage perd de sa fraîcheur spontanée, de sa liberté de vagabonder. Il est tout à fait borné et réglé par la rédaction du journal. 

De retour, il réalise cependant que son journal est incomplet, peu conséquent. Il y ajoute donc quelques parties, des explications historiques notamment, qui nécessitent la consultation de sources. Cette démarche me semble également une autre feinte, une sorte de pose savante pour donner du poids à un récit qui semblait trop maigre pour être publié en l’état. Ainsi, tous les passages qui racontent la guerre des Cévennes ont été rédigés plus tard, et sont plus ou moins des retranscriptions d’ouvrages historiques. Cela remet un peu en question l’une des raisons de son voyage. S’il ne connaissait pas cette guerre, est-il vraiment parti à la rencontre de ses semblables français comme il l’avait annoncé ? Néanmoins, il est honnête et ne cherche pas à dissimuler quoi que ce soit. Cependant ces digressions importunent plus qu’elles n’apportent, d’autant plus quand on sait que ces connaissances ne lui étaient pas acquises lors du voyage. De vagabond, il devient une sorte de professeur d’histoire. Pire encore : il saisit des occasions fortuites pour énumérer ces faits historiques, établit des liens de cause à effet parfois alambiqués, comme si ces rencontres, même succinctes, étaient autant de prétextes à déballer une science. En réalité, c’est le contraire: trouvant le livre trop maigre à son arrivée, il l’a « étoffé » et alourdi de ces considérations historiques et religieuses, qui ne sont d’ailleurs que des raccourcis simplistes et donc décevants : comment un paysans rencontré sur un chemin peut-il être perçu comme le successeur de ses aïeux qui se sont battus pour leur foi ? C’est stupide et réducteur. Suis-je, moi, pour un anglais, l’héritière de mon arrière-grand-père mort en Allemagne ? Mon identité en porte-t-elle des stigmates bien identifiables ? Évidemment non. Il s’agit d’une facilité, d’une sorte de triche et je ne peux croire que Stevenson l’ignorait. 

Si jeune, Stevenson est un personnage déjà orgueilleux et présomptueux. Non seulement à aucun moment il ne doute de la faisabilité de son voyage alors qu’il est tout à fait ignorant, mais surtout il parvient à prendre une certaine hauteur, un grand recul sur lui-même et surtout sur les gens qu’il croise. Il s’analyse et analyse ce qu’il observe. C’est pourquoi il a tenu, il me semble, à ajouter des références historiques : c’est un homme qui ne peut se contenter de décrire, il a besoin de comprendre, de déduire, d’analyser les tempéraments. On sent poindre, par là, le Stevenson adulte. Une chose prête quand même à sourire au sujet de cette œuvre : le titre suggère une longue expédition, presque un périple. Seulement, le voyage ne dura que treize jours en réalité. C’est presque comique. Il est certes minutieusement relaté (peut-être trop, comme si Stevenson avait fait en sorte de noircir de la page), mais en définitive sans grand intérêt. D’ailleurs, cette œuvre n’est devenue célèbre qu’une fois que l’auteur le fut. La renommée du livre, à posteriori, ne tient donc pour ainsi dire par de son contenu, mais est due à la célébrité que gagnera son auteur bien plus tard. Et c’est logique. La boue devient de l’or si elle a été écrite par un dieu, n’est-ce pas ? Même si Dieu n’était pas encore dieu, d’aucuns veulent y voir les prémices du génie, la genèse du Grand. Il y a fort à parier que si ce carnet de voyage avait été écrit par n’importe quel quidam, il n’y aurait aujourd’hui pas un itinéraire nommé : route de Stevenson. Pour la raison que l’œuvre ne le mérite absolument pas. 

Malgré tout, ce n’est pas déplaisant à lire. Le récit est premièrement trop court pour impatienter. De plus, Stevenson est capable d’une belle autodérision. En témoignent les récits cocasses tournant autour de sa mule. On se demande même comment il n’a pas tué ou blessé le pauvre animal. En revanche, l’évolution de ses sentiments envers la mule est largement surjouée. Si au début elle n’est qu’un outil qu’il déteste bientôt, car elle s’avère bien plus importune que pratique, Stevenson se plaît à atermoyer sur une complicité qui bientôt s’installe entre lui et l’animal. Au point que leur séparation lui arrachera des larmes. Seulement, rappelons que le voyage n’aura duré que ... treize jours ! 

La description des paysages est agréable. Stevenson semble émerveillé, et cette fois sans exagération, par une campagne qu’il ne connaît pas, si différente de son Ecosse. D’ailleurs, le tout est parfaitement écrit, en quoi le voyage, là encore, est un prétexte à un exercice de style. Son écriture est vive, et d’une grande variété. Il est tantôt drôle tantôt capable d’une belle envolée lyrique (concernant les paysages). 

Je me suis demandé quel regard Stevenson avait pu porter sur cette œuvre de jeunesse en mûrissant et en devenant l’écrivain que l’on sait. J’ai fait l’expérience de relire exactement le même genre de journal il y a peu. Alors que nous vidions la maison de mes grands-parents, ma cousine a retrouvé mon journal de voyage en Angleterre, rédigé quand j’avais dix-neuf ans. Mes conditions de départ étaient à peu près les mêmes que celles de Stevenson: je quittai sans me retourner un garçon qui ne m’aimait pas, souhaitant mettre une distance énorme entre lui et moi et avec l’intention de ne jamais revenir à lui à mon retour. Mon voyage me fut tout à fait - je le dis très sérieusement- un grand événement. C’est que je suis partie toute seule pour le nord de l’Angleterre, à dix-neuf ans, avec un trajet aller interminable (quarante-huit heures), mêlant le car, le ferry, le train avec des changements à Londres et à Leeds, sans l’appui des outils numériques actuels. Là-bas, j’avais trouvé un stage de deux mois (que j’ai prolongé de deux autres mois) dans une petite ville sans aucun français. Cela me paraissait, à l’époque, un événement si important dans l’histoire de ma vie que j’avais tenu à tenir un journal. Et j’aurais pu moi aussi, si j’avais voulu étoffer, y ajouter force détails historiques sur la ville de York, et nous y étions ! Cependant, à la relecture, vingt ans plus tard, je n’ai éprouvé ni tendresse ni indulgence pour la piètre diariste que j’étais. Et même, j’ai eu un peu honte qu’il ait été lu par ma cousine. Cet épisode de quatre mois seule en un pays étranger, bien qu’impressionnant et singulier pour la jeune fille que j’étais, ne méritait nullement d’être ainsi raconté. Il a certes duré quatre mois au total mais relevait de l’anecdotique plus que de l’événement. Alors treize jours ! 

En fermant le livre, je me demandais encore si je l´avais aimé. La question n’est pas si simple qu’elle paraît. Comment prétendre ne pas avoir aimé un texte parfaitement écrit, un style minutieux et agréable ? Seulement, ce livre ne m’a rien appris, et me fut même un peu ennuyant parfois. J’en ai surtout voulu un peu à Stevenson, dont le potentiel de grandeur est déjà visible, de se montrer si médiocre et d’user de tant de facilités. Je crois avoir trouvé ma réponse. Si ce livre n’est pas déplaisant, et même assez agréable à lire dans l’ensemble, il ne vaut pourtant pas la peine d’être lu.

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19 février 2021

Par-delà le bien et le mal (Friedrich Nietzsche)

Ouvrons tout de suite par le titre. Nietzsche se place au delà des valeurs, de cette opposition manichéenne du bien opposé au mal. Il adresse aux philosophes le reproche suivant : leur stupide croyance en l’existence d’un bien ou d’un mal en soi. Il s’annonce donc, par opposition, en penseur d’un nouveau type : « l’esprit libre », capable de créer des valeurs nouvelles, tout à fait détachées de morale. Ce que l’on a nommé philosophie jusqu’à présent ne serait qu’un amoncellement de préjugés. C’est hautement paradoxal, quand on y songe. Un philosophe n’est-il pas, par définition, l’ennemi des préjugés ? En quoi Nietzsche suggère implicitement que les philosophes... ne sont pas des philosophes. Ces penseurs, ces chercheurs de vérité, qui ont recherché l’absolu, ont eu peur de la vie à tel point qu’ils n’ont pas voulu la considérer par delà le bien et le mal. Ils ont nié la vie. 

La morale appauvrit la diversité des hommes, en les réduisant tous à deux qualificatifs : « bien » ou « mal ». Alors que l’homme est multiple de nature, est riche, empli de forces contradictoires. Ou, du moins, il  devrait l’être. Voilà ce que serait l’homme détaché de morale, l’homme par delà le bien et le mal : un être de pulsions, de désirs, de domination. Seulement, cette catégorisation de l’homme sur ce seul critère mièvre (bon ou mauvais) flatte hautement le moraliste. Celui-ci, comme tout homme incapable d’objectivité et de lucidité, se choisit bien entendu pour modèle. Ne compare-t-on pas son prochain à soi ? Ne le juge-t-on pas par rapport à soi-même ? Évidemment si. On se croit naturellement bien plus valeureux que ce que l’on est, on aime à se rehausser, à s’imaginer être un modèle. Ainsi, nos actes sont forcément « le bien ». Et leur inverse ne peut point être une différence intéressante, une saine altérité, la preuve d’une enrichissante variété d’êtres. Non, la différence d’avec soi ne peut être que « le mal ». Le moraliste trouvera légitime alors de penser que corriger l’autre, c’est le faire agir à sa manière. Seuls ceux qui agissent comme lui seront jugés « bons ». La  société étant composée, dans sa grande majorité, d’êtres peu réfléchis, peu lucides ni objectifs, voilà comment nous arrivons  à une homogénéité factice et terne non seulement, à une masse veule et grégaire, quand l’humanité devrait être une richesse de différences. Mais pire : c’est ainsi que l’homme stagne et jamais ne s’élève. Il prend pour modèle le bien moral, c’est à dire le commun, et s’efforce d’en suivre les lois et préceptes sans jamais n’interroger cette loi ni tenter de surpasser quiconque. Toute sa vie, il s’efforcera d’être le plus fidèle non pas à ce qu’il est intrinsèquement, mais à ce que son semblable attend de lui. Il ne fera de son existence qu’une stricte copie du commun et du piètre. Il est gouverné par les lois morales, et tous ses choix, tous ses actes, ne sont décidés qu’en fonction de cette crainte d’être différent, de ne point se conformer et d’être jugé « mauvais ». Il s’évertue donc à ne jamais se distinguer. Il ne peut se démarquer, faire montre d’une personnalité atypique, d’un élan de génie, d’un noble et sain orgueil, d’une belle et vive cruauté, d’un juste mépris. Il ne peut tout simplement et naturellement pas obéir à ses instincts. Il les refoule par automatisme, en sorte qu’il mourra sans jamais ne s’être rencontré lui-même. Il ne se connaît pas et ignore même qu’il pourrait devenir quelqu’un. Il est le commun, comme l’est son voisin, son frère, comme l’était son père. Il aura tout de même la prétention de se distinguer et de se croire différent, bien à tort : il aura peut-être gagné plus d’argent, épousé une plus belle femme, amassé plus de connaissances universitaires. N’importe : tout cela n’est qu’apparences et vêtements. L’homme nu, lui, est strictement le même qu’un autre. Il est tout le monde et il n’est personne. 

Voilà en quoi la morale s’oppose à la vie. Elle tue la vie, elle étouffe l’instinct de vie et de vitalité qui constitue pourtant l’homme naturel. Les philosophes moralistes ont donc nié, renié la vie elle-même, quand le vrai philosophe doit nier la morale et donc dépasser le « bien » et le « mal » au profit de l’humanité, de la saine et naturelle humanité. Ceci est pour le titre. 

La suite me fut un peu éreintante. J’ai été surprise de certaines positions de Nietzsche qui m’ont parues, pour la première fois depuis que je le lis, un peu confuses et paradoxales. Nietzsche remet en question, toujours en évoquant les « philosophes », la philosophie de la volonté. Il cherche à déceler ce que suppose le « libre-arbitre » et soulève un paradoxe. Si l’on a cherché, depuis que la philosophie existe, à considérer que l’homme était libre (de ses actes notamment), c’est pour mieux lui montrer comme il commet des « fautes », et donc comme il mérite d’être jugé et puni pour ces fautes, puisqu’elles étaient évitables par son libre-arbitre. L’affirmation selon laquelle l’homme est libre n’aurait, selon Nietzsche qu’une intention : la recherche de sa culpabilité. La conscience (morale) est cruelle et même contre-nature, ce que j’admets volontiers. La morale n’est pas raisonnable, et encore moins naturelle. Elle va à l’encontre de l’instinct, de la vitalité, de ce qui constitue l’homme. Elle étouffe l’Homme en l’homme. Cependant, de là à prétendre que la notion de libre-arbitre est en tort... il m’a fallu une longue gymnastique mentale pour pouvoir me le figurer comme Nietzsche l’entendait. En effet, si l’on admet que l’homme dispose de son libre-arbitre, qu’il a le choix entre faire le bien et le mal (seul choix proposé par la morale), on peut lui reprocher tout manquement moral (un acte d’égoïsme, par exemple). Pour Nietzsche, l’homme n’a pas de libre-arbitre. Il est dominé, dirigé, commandé par sa puissance et son instinct, par sa condition d’homme, par sa naissance. Ainsi, on ne peut le juger responsable d’actes jugés moralement inacceptables. Il s’est écouté, voilà tout. Comment aurait-il fait autrement que d’obéir à ses instincts ? Est-ce qu’on juge le lion de manger une gazelle ? Il a été l’homme naturel, non soumis aux lois morales. C’est qu’il faut comprendre que Nietzsche n’a pas la même définition de « libre-arbitre ». Il l’associe seulement au choix entre bien et mal, sur des critères dictés par la religion notamment. 

Nietzsche est le philosophe qui refuse l’idée du libre-arbitre. Il y oppose la force vitale. La volonté n’est pas libre, elle est seulement forte ou faible. La liberté est une illusion causée par la religion. L’homme détaché de morale agit selon ses instincts, ses pulsions, ses réflexions propres, son jugement non biaisé. 

« La névrose religieuse » serait à l’origine du libre-arbitre, et par extension de ce sentiment de mauvaise conscience qui rend l’homme malade alors qu’il n’a fait que suivre ses instincts. Voilà pour la névrose : l’homme se créer une maladie lui-même, dont il souffre sa vie durant. Il étouffe ce qui est grand en lui, et quand il ne l’étouffe pas, il en éprouve une grande culpabilité, qui est illégitime et évitable : il suffit de ne pas vouloir se conformer aux préceptes moraux pour n’éprouver aucune culpabilité, pour ne point se rendre malade, donc, et enfin s’épanouir en tant qu’Homme. Cependant, il ne se rend pas malade seul, on l’y aide. La notion de « péché », insidieusement rabâchée par les prêtres, constitue pour eux une forte manière de domination. La « niaiserie religieuse » introduit la culpabilité en l’homme, le tient fermement attaché. L’homme coupable doit alors racheter sa faute ... par la religion justement. C’est ainsi que les religieux fidélisent ce que l’on nomme à juste titre les fidèles. 

Ce que l’on nomme les vertus, c’est à dire les qualités suggérées par la morale telles que l’altruisme, la bonté, la chasteté, ne sont que des dérèglements. Les vertus contrarient les instincts, dénaturent les hommes, empêchent leur puissance de s’exprimer. 

Il faut donc, selon Nietzsche, que Dieu meurt, et une fois qu’il sera mort, réinventer une morale en rejetant ce dualisme bien/mal. La nouvelle morale - et j’ignore pourquoi Nietzsche a gardé ce mot, qu’à mon sens il aurait dû tout à fait exclure - doit rendre à l’homme tout son potentiel, quand la moralité chrétienne l’étouffe et le maintient dans un état de faiblesse et d’impuissance (la morale des esclaves). 

Il y a quelques mois encore, j’aurais été d’accord avec Nietzsche sur ce point. Je l’aurais approuvé inconditionnellement. Seulement, j’ai lu depuis un texte très profond qui est allé bien au-delà. Nietzsche s’est trompé d’ennemi en citant Dieu. La mort de Dieu n’aurait rien changé. Le Dieu chrétien est sans doute arrivé bien à propos, dans une société qui l’attendait pour excuser tous ses travers. Mais je m’arrête là. Cette idée n’est pas de moi, j’y adhère seulement, et le texte n’est point encore paru. Dommage. Cette idée est probablement tout à fait inédite et révolutionnaire. 

J’ai été surprise de trouver dans cette œuvre un début d’analyse du rôle de la femme, qui devrait rester très éloigné de celui de l’homme, et avant tout pour son bien. Selon Nietzsche, le combat pour l’égalité homme/femme conduit irrémédiablement la femme à l’esclavage elle aussi. C’est que Nietzsche poursuit sa réflexion au sujet de l’asservissement causé par le libre-arbitre. Le femme lutterait pour devenir aussi libre que son époux, et donc aussi asservie qu’il l’est en fin de compte. Dominée avant par le seul mari, qu’elle peut malgré tout et assez facilement manipuler à sa guise, de par ses attributs, ses jeux de séduction, ses qualités presque naturelles de manipulation (et Nietzsche le dit sans affect ni vengeance. C’est à peine un défaut), elle le serait bien plus si on lui accordait son libre-arbitre : elle deviendrait soumise aux lois religieuses et morales au même titre que ce dernier, et elle en serait tout aussi écrasée de sotte culpabilité que l’est son mari. De même, la femme lutte pour avoir le droit de travailler, quand ce droit est avant tout, lui aussi, une domination, non plus de son mari mais d’entités bien plus écrasantes et avilissantes :  de la société, du pouvoir, de l’argent. Par ailleurs, la femme lui apparaît comme dénaturée par ces combats futiles que sont les luttes pour l’égalité des sexes. Ainsi, Nietzsche trouve évidemment que la femme est stupide de réclamer une plus grande servitude que celle qui est la sienne. Ne vaut-il pas mieux n’être dirigée que par un seul sot que par une multitude ? Elle serait donc bien bête d’envier le sort de son époux, plus stupide et avili qu’elle ne l’est. 

Par delà le bien et le mal est probablement l’une des œuvres où Nietzsche fait le plus référence à la femme. Il enchaine en arguant que la femme est dénaturée par ses nouveaux combats. Contrairement à ce qu’il est logique de penser au sujet de Nietzsche, il ne dénigre pas entièrement la femme. Il la présente même comme le plus sacré des mystères, comme une énigme qu’aucun homme ne peut résoudre. De nature fragile, d’une distinction biologique indépassable - puisqu’elle porte l’enfant- la femme naturelle (c’est à dire non dénaturée par de stupides combats et des prétentions à devenir aussi sotte que ne l’est un homme) est un être qui nécessite et mérite une protection. Elle aurait tout à fait tort de ne point vouloir garder cette position. Cependant, il ne reconnaît à cette femme aucun rôle intellectuel évidemment, hormis celui de compléter son mari. Une bonne alliance serait donc l’alliance entre un homme brillant et une femme favorisant son génie, en l’aidant à s’accomplir et au dépassement de l’humanité, ce qu’il nomme « trouver une profondeur à sa surface ». La femme idéale doit pouvoir pressentir la puissance de l’homme, même si elle ne la comprend pas, et l’aider à s’épanouir. « Le bonheur de l’homme est : je veux ; le bonheur de la femme est : il veut ». Une femme doit avoir une première qualité, pour le bien commun : elle doit savoir élire. Et surtout une femme intelligente. Elle devra choisir un mari qui lui est supérieur, de sorte que leurs enfants, si elle les élève bien, seront un apport intellectuel qu’elle fera à la société tout entière. 

J’entends déjà les bien-pensants hurler au scandale. Tant pis. Si je ne me sens pas le moins du monde inférieure intellectuellement à l’homme - et surtout pas à l’homme contemporain - j’admets que je préfère être l’assistante et la facilitatrice d’un génie que la féministe qui parvient par un savant calcul de parité. C’est dit. Je songe à Anais Nin qui a tenu ce rôle pour Miller, mais également à la première épouse de Steinbeck, femmes qui j’ai enviées et admirées mille fois, alors qu’aucune féministe n’a réussi à produire cet effet sur moi. Il ne s’agit pas là de renoncement, ni d’abnégation conne, mais d’une belle capacité à élire, à reconnaître le génie, il s’agit d’une capacité encore à admirer, à s’imprégner de ce qui est supérieur et à l’aider à s’épanouir. Par pour le bien-être de son compagnon mais pour le bien de l’humanité, ainsi que pour sa propre élévation. Comment s’élever plus haut et plus vite qu’en vivant à la droite de Dieu ? Il n’y a finalement pas de plus bel égoïsme que de vouloir être l’assistante d’un génie. 

N’importe, Nietzsche n’était pas un goujat misogyne particulièrement. Il était misanthrope, voilà tout. Les hommes aussi sont, selon lui, limités et faibles, mais à d’autres niveaux. Voici pourquoi il n’entend pas que la femme envie leur position. Son œuvre montre ainsi l’une des conditions nécessaires à la naissance du surhomme: deux parents sains, intègres, puissants. En quoi cette humanité renouvelée n’exclût pas du tout la femme. Elle y a son rôle à jouer. À la nuance près que Nietzsche ne parle de la femme que par rapport à l’homme. Il exclut d’emblée toute autonomie de pensée, tout rôle individuel. Peut-on seulement lui reprocher ? A-t-il connu ne serait-ce qu’une ou deux femmes admirables et autonomes ? 

C’est tout logiquement que cette réflexion sur la femme le conduit à parler d’amour. Nietzsche se refuse à distinguer convoitise et amour. Il s’agit pour lui de la même pulsion. Et j’ai souri, vraiment, à lire son explication. L’homme marié considérera qu’on convoite sa femme. Il usera d’un terme péjoratif parce qu’il craindra pour son avoir, pour son trophée. Il s’estimera volé par avance si on ose aimer sa femme ! Et comme il n’est point admirable, il a besoin de ce qui le rassurerait quant à ses chances de la garder, il a besoin que l’autre ne soit qu’un voleur, un envieux, un méchant.  En revanche, l’homme non marié qualifiera la même pensée d’amour, parce qu’insatisfait et assoiffé,  il voudra forcément glorifier son appétit sous la forme du bien : amour. Cette réflexion amusante se vérifie tous les jours. N’est-ce pas touchant, Mesdames, que l’une de vos amies tombe amoureuse et parle élogieusement d’un homme ? Elle l’aime, n’est-ce pas ? C’est si beau ! Mais si la même amie parle en ces termes de votre mari, cela devient tout de suite inacceptable. C’est une envieuse, pour ne pas dire une salope, pas vrai ? N’est-ce pourtant pas le même sentiment éprouvé ?

L’amour est donc avant tout une possession, ou un désir de possession. Rien de plus. Tous les amours, d’ailleurs. L’amour du savoir n’est-il pas l’envie d’en accumuler plus, de posséder le savoir ? Appelons-nous un savant autrement que : Maître ? L’amour de la vérité est, lui, une aspiration à la nouveauté, sans cesse renouvelée. Nous avons possédé une vérité, l’avons faite nôtre. À présent qu’elle est acquise, nous nous en lassons (et c’est heureux !) et partons en quête d’une vérité encore plus grandiose et éloquente. On se sera donné du mal pour parvenir à cerner une vérité, pour mettre le doigt sur une idée neuve. Cela nous aura pris tout notre temps et notre énergie. Mais seule la quête compte. La possession de cette vérité la rétrécit. Elle ne suffit pas à combler le véritable chercheur de vérités. Il lui en faut chercher une autre. Il lui faut se métamorphoser avant de se lasser de lui-même. 

Il en est de même pour les bienfaiteurs. L’homme compatissant au malheur d’autrui nomme aussi cela : amour. Alors qu’il ne saisit qu’une occasion de prendre possession du malheureux, qui sera toujours son obligé. 

Tout amour est une possession. C’est généralement un prétexte pour dominer l’âme de l’autre. Et d’ailleurs, en ce sens, ce n’est pas péjoratif selon Nietzsche. Il suffit de sortir de la mièvrerie morale et galante pour exploiter l’amour en tant que force vitale. Etre l’élu d’une femme, c’est l’avoir conquise, et donc être un conquérant. C’est donc appauvrir et spolier tous les autres, c’est écraser ses concurrents par la possession de la femme. C’est être un redoutable prédateur, du moins pendant la chasse. Pourquoi avoir fait de la fidélité une loi morale ? C’est que le prédateur doute de ses talents à pouvoir garder sa proie bien longtemps. La loi morale rend légitime son long sommeil. Jamais plus il n’a ensuite à se battre, à rivaliser, à écraser ses adversaires. Jamais plus, une fois marié, il n’a à être un conquérant. C’est très pratique. Cependant, Nietzsche évoque quand même un amour idéal, suprême, magnifique, entre deux être, qu’il nomme amitié et qu’il avait parfaitement décrit dans Le gai Savoir : « une soif supérieure et commune d'idéal qui les dépasse : mais qui connaît cet amour? Qui l'a vécu? Son véritable nom est : amitié ». 

Cette chronique diffère un peu de ce que je propose d’habitude. Je ne la nomme d’ailleurs pas une « critique » ni même une note. J’aurais pu écrire : hommage. C’est qu’il faut une forte confiance en ses capacités intellectuelles pour « critiquer » Nietzsche. Moi, lorsque je le lis, lui et un ou deux autres seulement, je m’assoie et prends des notes, écrasée d’intelligence et humiliée presque de ne point avoir réfléchi suffisamment. Cependant, l’humiliation ne m’est jamais une importunité, bien au contraire. J’aime être écrasée. Je n’aspire qu’à être écrasée. Cela m’élève, me donne une volonté de me tenir droite, pour paraître plus grande et plus digne. Voilà ce que signifie admirer : c’est se redresser pour atteindre l’objet d’admiration. N’importe si l’on n’y parvient jamais, on s’est élevé. A défaut de dépasser l’autre, on s’est dépassé soi-même. Une belle humiliation m’est toujours bénéfique, et j’en sors emplie de gratitude. C’est une bêtise consternante que de fulminer et de s’en prendre à celui qui a humilié plutôt que d’en éprouver de la gratitude. Il n’est pas sadique, ni cruel : il nous redresse sans condescendance, voilà tout. Être humiliée et écrasée est le plus beau cadeau que je puisse recevoir d’autrui. Voilà en quoi j’aime Nietzsche, ou London, ou War : parce qu’ils m’humilient d’intelligence. 

J’ai été d’autant plus humiliée que ce livre me fût difficile, à tel point que je conseille à quiconque voulant découvrir Nietzsche de ne pas débuter par celui-ci. J’ai dû relire certains aphorismes plusieurs fois, quand d’autres ont habité mes pensées durant des heures. Je pense qu’il faut déjà être un peu familiarisé avec la pensée de Nietzsche pour se diriger vers cette œuvre.

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