Val ...

21 janvier 2020

L’expérience

(Texte 2 de mon marathon d'écriture. et désolée pour l'impossibilité temporaire de commenter. Cela m'agace mais on n'y peut rien visiblement). 

Voici plus d’une décennie que je lis Alain, et à l’époque, j’y lisais cette expression sans bien la comprendre. Je m’en faisais une représentation mentale erronée, logiquement. C’est qu’il faut faire l’expérience d’une idée pour mieux l’entendre, pour s’imprégner des mots qui la désignent. L’imagination ne suffit pas toujours à s’approprier chaque terme. 

En loin, je me figurais un gourou.  Et, à ses pieds, Alain, en disciple obéissant, buvant ses paroles et les répétant comme autant de récitations d’école. Quelque chose sonnait faux: c’était si éloigné de l’image que je me faisais de Alain. 

C’est que je ne pouvais pas concevoir cette chose qui ne m’était qu’une abstraction. 

J’en ai fait l’expérience, à présent. Cela n’a rien de commun avec un messie dont on ne remet jamais la parole en doute. D’ailleurs, lui-même ne convoite aucun partisan. Seul le disciple peut l’élire et lui donner cet épithète. 

L’admirer sans fanatisme, s’imprégner de sa manière de penser tout en gardant son propre jugement, et même : développer sa capacité à l’objecter, en lui opposant des arguments ainsi qu’il nous l’a appris. 

Loin de conneries mystiques et du lavage de cerveau, c’est au contraire une expérience extraordinaire. 

Je souhaite à chacun de pouvoir croiser la route de ce genre de guide. 

Il s’impose à notre esprit comme légitimement et superbement supérieur, sans avoir le moindrement cherché à endoctriner, ne faisant nullement de nous un adepte docile et malléable, mais au contraire un individu. Doté de pleine lucidité et de pleine intelligence. 

Voilà, Alain, comment, plus dix ans plus tard, j’ai su trouver, par mon expérience, ce qu’était un « maître à penser ».

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20 janvier 2020

L’hiver

 

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(Devoir du Goût, écrit à l'occasion de mon marathon d'écriture, dans la nuit de samedi à dimanche). 


Voilà. L’hiver est là, songe-t-elle. Et avec  lui, vient la solitude froide qui la saisit et la laisse pensive, par contraste avec la chaleur enveloppante et enjôleuse qui l’irradiait encore hier. 

Elle n’est pas surprise. Elle s’y attendait. L’homme qu’elle aime est un climat tempéré. La saison froide succède à la canicule ardente en un éternel recommencement. 

Elle l’avait anticipé, prévoyant des vêtements chaud et se couvrant la tête. Elle a appris à se protéger des grands froids et à s’accommoder des soudaines alternances. 

Et puis, la chaleur avait trop duré, sans doute... 

Elle sait se prémunir à présent des changements de saisons, et les accepte à la manière des jardiniers philosophes. Le printemps reviendra bientôt, et l’été lui succédera. 

Pour l’heure, devant son café, elle est blasée du changement soudain au point de se le représenter comme une normalité, comme personne ne s’étonne plus, sous nos latitudes, que la neige et le vent glacial succèdent logiquement à l’été ardent. 

Elle a même appris à en tirer avantage, d’une certaine manière, tirant profit des revirements, s’armant de circonspection. 

Jamais plus, elle n’attend l’orage avec l’impatience folle des débuts, même lorsque le soleil la brûle trop fort. Si le tonnerre et le déluge feront redescendre agréablement la température et adouciront l’air ambiant, il marqueront aussi la fin de la saison chaude. Le climat lui a enseigné l’art et la sagesse de la patience. 

L’hiver est là, et cela n’a pas tant d’importance. Elle boit du café brûlant, porte des manteaux élégants et se pare d’accessoires seyants. 

L’été reviendra. Tôt ou tard. Et avec lui, elle goûtera à nouveau au plaisir de se dénuder.

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18 janvier 2020

Le corps d’une femme

(premier texte de mon marathon d'écriture

Je suis entrée. Et j’ai vu, en cet instant précis et pour la première fois, étendu sur une table d’ostéopathe, son corps de femme. 

Elle était en sous-vêtements, allongée sur le ventre, appuyée sur ses coudes. Ainsi, elle était femme. Tant en posture qu’en attitude. Elle était une femme alanguie, comme posant pour un peintre, dans un repos chic qui émeut. Ses jambes m’ont semblé longues, ses cuisses sensuelles, ses hanches marquées. Ses fesses étaient de celles que, même étant femme, je regarde furtivement en les trouvant appétissantes. 

Et j’ai songé, pour la première fois, sans jalousie ni nostalgie, mais comme un fait brut, que ce corps d’enfant que j’avais, à une époque désormais révolue, maintes fois serré contre moi, porté, et même lavé, serait bientôt objet de désir.

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17 janvier 2020

Sommes-nous ce que nous faisons ?

J’ai lu un échange de commentaires récemment sur un blog, où était discutée la similitude entre le faire et l’être. 

Nos actes sont-ils toujours conformes à nos êtres profonds, c’est à dire à ce que nous sommes réellement? La concordance entre nos pensées et nos agissements est-elle automatique? 

Peut-on se repentir d’un acte sans se repentir de ce que l’on est? 

Il est tout à fait noble de vouloir « L’unicité de soi », c’est à dire de se vouloir intègre au point de n’agir que conformément à ses opinions et à sa pensée. Il s’agirait là d’une intégrité absolue et supérieure. Chaque geste, chaque mot prononcé, chaque décision serait une cohérence, si elle était toujours une prolongation de nous-mêmes. J’y vois là comme une supériorité indiscutable, comme une incorruptibilité sans faille, admirable et sublime. 

Mais est-ce possible ? Agit-on parfois sans être soi? 

Évidemment oui. Toute vie sociale nous empêche assez d’agir conformément à ce que nous sommes intrinsèquement. Imaginer agir toujours en gardant sa ligne de conduite, sans faillir, sans dévier, en ne se conformant qu’à sa conviction profonde, sans jamais le moindre compromis, revient à concevoir mentalement sa perte. À moins de n’avoir que des convictions communes, de n’avoir pas réfléchi de manière individuelle, c’est à dire à moins de n’être personne ou d’être comme tout le monde, ce qui revient à peu près au même. 

La première raison qui nous pousse à ne pas agir conformément à soi, c’est le tout petit compromis consenti et qui n’a pas tant d’importance. Devant l’impossibilité d’agir comme on le voudrait, on se figure que la perte n’est pas si grande, qu’au fond on ne tenait pas tant à cette idée, que nous compromettre un tout petit peu ne nous coute pas tant. Et voilà comment le petit arrangement est conclu. D’ailleurs, c’est vrai que ces petits compromis quotidiens de confort ne nous coûtent pas tant. Du moins, l’inverse est d’autant plus vrai: on sait que ne point céder sur des détails sans trop d’importance nous causerait un préjudice plus grand que l’effort de nous travestir un peu en façade. 

Si je puis évoquer le cas extrême d’un divorce, il y a aussi toutes ces petites conséquences relationnelles fâcheuses que l’on anticipe d’ailleurs parfaitement, et qui constituent les raisons pour lesquelles on « concède » pour « faire plaisir », terme officiel de ce qui ressemble plus à une concession qu’à une générosité. La vérité c’est qu’on ne tient pas tant, ainsi, à faire plaisir par acte de bonté, mais plutôt à ne pas trop déplaire afin de s’éviter reproches et ennuis. Ce qui nous embarrasse surtout, c’est de passer pour un individu méprisable et égoïste. Ainsi, on accepte des invitations tout à fait contraires à ce que l’on avait désiré, ou l’on rend un service sans l’avoir vraiment voulu. Et cela constitue la première raison pour laquelle on ne peut s’être tout à fait fidèle. On consent. Pas par pure morale, ni par culpabilité, mais afin de n’être pas trop emmerdé. 

Par exemple, certaines personnes, lorsqu’elles me font la bise, me posent une main sur l’épaule, ou les deux. Et je me laisse faire alors que c’est en inadéquation avec ce que je suis. Détestant être touchée, même furtivement, par un individu qui ne m’est pas proche ou que je n’ai pas élu, je devrais logiquement lui interdire ce contact. Je ne le fais pas parce que l’effort d’expliquer, et l’anticipation de sa réaction me coûteraient sans doute plus que ce contact bref. Néanmoins, je garde en tête que je ne suis pas moi lorsque je me laisse ainsi toucher. 

Ensuite, viennent tous les automatismes et usages. La majorité de nos actes reste dictée par des habitudes et des réflexes que nous ne remettons pas en question. Peut-être à tort. Nous les faisons sans les interroger, sans nous demander si notre pensée seule, sans influence extérieure, opèrerait autrement. Ainsi, embrasser quelqu’un pour qui l’on n’éprouve aucune sympathie, ou serrer la main d’un inconnu,  tient de l’usage et de l’automatisme. Sans parler des bêtes formules de politesse, qui mentent et qui sont pourtant l’apparence d’une bonne éducation ou d’un bon fond. Bien souvent, si je m’écoutais, je ne ferais pas. Mais combien de vexations, combien de sensibilités je toucherais, combien de gens je me mettrais à dos, et combien me trouveraient anormale, ou dotée d’un trop fort esprit de contradiction? Le jeu n’en vaut pas la chandelle, voilà ce que je pense. Et donc je fais, même si cela n’est pas en adéquation avec ma pensée ou mon être intime. 

Même lorsque nous nous démarquons par la pensée ou par une personnalité un peu en marge, nous gardons un certain souci de conformité pour ne pas heurter trop l’autre, pour ne pas paraître différent « par principe » et passer trop pour un original qui le fait exprès. Voilà pourquoi je fête Noël par exemple, pourquoi je vis comme mon prochain, du moins en apparence. On fait au quotidien ce qui nous est dicté par l’usage, quand on pense que faire autrement,  même si cet autrement nous correspondrait mieux, choquerait le commun. 

Ensuite, viennent également les obligations légales. La loi nous empêche cette harmonie volonté/acte. J’aimerais, moi, parfois, dépasser allègrement les limitations de vitesse au volant de ma voiture. Je trouve cela plutôt grisant, et certains jours, j’aurais envie de rouler très vite. Je ne le fais pas. Non pas que je crains pour ma vie ou que j’estime qu’il est de mon devoir moral de veiller à celle des autres, mais simplement parce que je ne veux pas risquer une amende et un retrait de permis. Et je vous entends: je serais irresponsable et égoïste alors, de rouler si vite et de risquer la vie des autres. Seulement, notre volonté de ne pas tuer sur la route se conforme simplement et bêtement à la loi. Imaginez que demain, on vous autorise à rouler à 100km/h sur les routes secondaires. Continueriez-vous à rouler à 80km/h au prétexte de préserver la vie d’autrui? Non, vous vous conformeriez à la loi, et comme des enfants naïfs et irresponsables vous songeriez que si la loi dit 100km/h, c’est que l’on ne se met pas en danger à cette vitesse. Si la loi le dit, c’est qu’on peut le faire sans risque, voilà ce que vous penseriez. Et surtout, on ne pourrait rien vous reprocher en cas d’accident puisque vous avez respecté la loi. Voilà l’unique raison qui pousse une majorité d’automobilistes à respecter le code de la route: la loi et uniquement elle. Car, si l’on veut « à tous prix » préserver sa vie et celle des autres au volant, on ne conduit pas du tout. 

La loi nous empêche donc d’agir conformément à nos idées et à ce que nous sommes. Et encore, je n’ai pas évoqué les envies  et pensées meurtrières. Je n’en n’ai pas, mais je peux parfaitement entendre ce qui amène à la volonté de nuire ou de tuer. 

Enfin, des raisons financières évidentes nous obligent à agir contrairement à ce que nous sommes. Je parle bien entendu du temps de travail. Le travail n’est ni plus ni moins qu’une location de son corps et de son esprit: on se met à disposition en échange d’un salaire. Nos mains et notre cerveau ne nous appartiennent plus - du moins en totalité - sur le temps de travail. Notre profession, quelle qu’elle soit, nous oblige par définition à faire des choses tout à fait en dehors de nous-mêmes et parfois contraires à nos idées et à nos pensées. S’y refuser obstinément, se doter d’une intégrité sans compromis, chose pourtant noble,  revient à risquer le licenciement. 

Il est donc évident que la majorité de nos actes ne reflète  nullement ce que nous sommes. Nous devons nous soustraire aux usages, aux conventions, aux obligations et aux lois. Nous sommes plus ou moins enfermés dans un monde qui ne tolère pas l’individualité. 

Ainsi, agir toujours selon ses idées équivaudrait à une lutte permanente, à un combat seul contre le reste de l’humanité. À vivre également dans le plus grand dénuement et probablement même en prison. 

Au fond, les occasions d’agir conformément à notre être intime et profond sont rarissimes. À partir du moment où nous sommes « intégrés » dans la société, c’est à dire où nous avons un emploi, une famille et des relations, nous évoluons dans un gigantesque théâtre où nombre de nos actes ne nous sont dictés que par des usages, des mœurs, et des lois. Et, à moins de vivre en ermite, tout à fait solitaire, sans attache aucune, et sans volonté ne serait-ce que de gagner sa vie ou d’être intégré à minima, il nous est parfaitement impossible d’être tout à fait et profondément intègres et d’agir conformément à ce que nous sommes intimement. 

Néanmoins, l’écrit permet de compenser tous ces simulacres. Pour peu que l’on désire écrire conformément à notre pensée. L’écrit est une façon merveilleuse de se retrouver, en quelque sorte, et d’agir en toute conformité avec soi-même. Si nous ne sommes pas ce que nous faisons, du moins nous sommes ce que nous écrivons. Et nous écrivons ce que nous sommes. 

S’il est impossible ou presque de vivre en société tout en agissant uniquement par conviction profonde, je pense qu’il faudrait y tendre au maximum malgré tout, comme un but que l’on sait non atteignable mais que l’on devrait s’efforcer de frôler toujours. Pour se montrer sa propre valeur et continuer à s’estimer. 

Il faudrait également ne jamais se renier à un point que l’on juge intolérable, c’est à dire jusqu’à en perdre l’essence de soi-même et toute individualité au profit d’autre chose. Par exemple, en amour, jamais, pour se faire aimer, nous ne devrions accepter plus que ce notre être intime nous autorise, et jamais au delà de ce qui nous coûte. Autrement, on est aimé pour de bien mauvaises raisons premièrement, et non pour soi-même, mais surtout on finit logiquement, à trop vouloir être aimé, à ne plus s’aimer soi-même tant on s’est renié. 

Pour atteindre cette concordance, cette unité de nous-mêmes, il ne faudrait craindre ni la solitude, ni les désagréments causés par des refus ou actes qui nous paraissent - à nous seuls -  légitimes, mais qui blesseraient ou offusqueraient logiquement.

En somme, il faut se considérer assez et s’estimer assez de valeur pour ne pas rechercher à tous prix (au prix de sa cohérence intime) la popularité ou l’adhésion, bien au contraire. 

Et surtout rester bien conscient de chacune de ses concessions. Toujours se faire la réflexion que ce que l’on fait là n’est pas « nous » au moment même où on le fait. De sorte qu’on ne confonde pas son être avec ses actes automatiques ou feints. 

Car, à partir du moment où l’on n’a plus conscience d’avoir agi contre soi-même, on s’est tout à fait perdu. Et c’est ainsi je pense que les gens ne savent même plus qui ils sont: ils l’ont oublié ou ne l’ont jamais su, trop habitués à n’être que ce que l’on attend d’eux.

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15 janvier 2020

La Fortune des Norsmith / Tome 2, l’Hymne des Géants (Henry War)

Voici donc ma note sur la deuxième partie de « La Fortune des Norsmith », et je n’ai toujours pas eu d’explications quant aux titres des deux tomes. N’importe, cela ne m’empêche pas de rendre une critique. 

Le vieux Walter a disparu. Il est supposé mort. Cependant, son corps n’a pas été retrouvé. Et l’enquête tourne plus autour de la recherche d’un cadavre que d’un coupable. 

Je ne parlerai pas longtemps du style de Henry War, l’ayant largement et élogieusement décrit dans ma critique du premier tome. 

Pourtant, je garde en mémoire quelques descriptions qui m’ont marquée de précision. Parmi elles, la souffrance profonde causée par le deuil. 

Moi qui suis très sensible aux odeurs, je me souviens également de l’exposé des odeurs mêlées du salon des Norsmith. De l’odeur du cuir du canapé à celle bronze des sculptures, ces esquisse olfactive m’ont épatée de netteté. 

Oserais-je dire enfin que ce second tome est encore mieux écrit que le premier? J’ose! C’est meilleur. Plus profond, sans aucun doute. Chaque personnage a une dimension psychologique intéressante et approfondie. L’écriture, le style, sont encore plus impressionnants. Henry s’est amélioré a mesure de l’écriture de ce roman. Une scène, à la fin, est tout à fait splendide et exaltante d’immoralité. Paul considérant soudain sa mère comme une femme, désirable et attirante. Et même plus: comme une femme qu’il pourrait soumettre brutalement, dans l’assouvissement d’un désir qui ne le culpabilise pas. Et même, l’idée de violer sa mère, si elle se refusait à lui, ne le répugne nullement. 

Je me suis même livrée à un exercice de comparaison, afin de m’assurer de mes observations. J’ai lu, en même temps que ce second tome, « L’œuvre » de Zola. Je n’ai pas choisi Zola au hasard mais parce que je l’admire d’exactitudes d’écriture, de tournures et de style. Il me paraît redoutable à l’épreuve. Eh bien, je le jure (et je me fiche qu’on pense que je veux plaire à Henry parce qu’il vient ici me lire. Quand je n’aime pas ce qu’il fait, je le lui dis), ce deuxième tome est meilleur que le Zola. J’anticipe même les remarques que pourrait me faire le premier idiot de passage qui songerait que je flatte avec zèle pour une raison autre que par réelle, sincère et objective admiration. Je lui dis d’avance: Lis, lis donc ce roman! Pour t’elever un peu! Et si tu n’y vois pas ce que j’y vois, alors je te méprise, aveugle individu ! 

Le personnage qui me pousse le plus à la réflexion est Victor, qui, dès le début m’apparaît lâche et à la fois vertueux. 

Je n’entends pas, dès le début de cette seconde partie, comment il peut demeurer si apathique dans ce qui devrait le soulever: la victoire de l’éclatante vérité, la saine vengeance. Mais Victor est trop faible pour cela, et empli de mièvreries, de naïvetés, et d’un sens du devoir non réfléchi. Victor se complaît dans les affres de la souffrance et des regrets. Mais il n’agit pas! Ou mal. Et cette naïveté est si agaçante! Pourtant, j’éprouve une tendresse pour Victor. Il est victime plus que coupable de sa naïveté. Ses valeurs sont nobles, il est droit, juste et cohérent, mais ne rencontre, autour de lui, que cruauté, calculs, manipulations et faussetés. À tel point qu’il en sera définitivement désabusé. 

Victor est intelligent. Sa mémoire prodigieuse et sa grande sensibilité lui permettent d’analyser très justement les situations. Ses conclusions sont souvent  perspicaces. 

De même, il a cette capacité de se mettre à la place des autres, de s’approprier les pensées d’autrui, et de voir juste. Son sens moral inébranlable, dont il ne peut se défaire, l’abaisse comme une tare lorsqu’il doit le confronter à l’autre. 

Paul est un personnage intriguant et intéressant. Sa logique froide et amorale le fait homme, finalement. Paul est un individu, par ce qu’il diffère des autres, du commun, du « moral ». Paul est empli d’un élan de vie hors norme, d’une puissance extraordinaire. Il est la vie. Audacieux, orgueilleux, empli de fierté. Il est la jouissance toute puissante. Paul se sait une grande destinée. N’importe s’il a tort, ou s’il se trompe, sa seule volonté est admirable. D’ailleurs, il se fiche d’échouer, ni ne craint les conséquences. Pas plus qu’il ne souhaite prolonger sa propre existence. Il veut s’accomplir, profiter, et jouir. Sans limites. 

Le notaire est un personnage fascinant. Ses façons distinguées, ses manières d’une élégance sobre, son bon goût désuet et délicieux font de lui un individu très raffiné. Par ailleurs, sa droiture est son intégrité sont remarquables. J’aime particulièrement cet homme pour cette rigueur du mot juste et le souci des tournures précises dans une conversation. C’est un talent qui m’a toujours fascinée et auquel je prête attention à chaque fois que l’occasion m’en est donnée. Utterville est aussi un homme doté d’une grande indépendance, vivant seul, ne recevant pas ou peu. Il est d’une telle hauteur qu’il semble supérieur à tous. 

Chaque personnage est ainsi profond, et psychologiquement intéressant parce qu’il ne représente pas une valeur préétablie. Leurs caractères et agissements à tous sont humains, dans le sens où aucun n’est ni parfait ni détestable. Ils sont tous individus car ne représentent nullement le bien ou le mal, ou la sagesse contre la démence. Loin des stéréotypes, HenryWar décrit une humanité véritable. 

Ainsi, ce notaire tout à fait admirable est aussi faible dans le sens où il semble ne vivre que dans le regret permanent d’un échec ancien. 

La servante, absente pourtant, vit dans une  abnégation belle et consentie, dans le don presque sans retour. L’inspecteur cesse soudain sa traque de l’éclatante vérité. 

Malgré tout, et paradoxalement, ce second tome reste le clivage entre les deux frères, entre deux idéaux qui s’opposent. Pourtant, l’ayant rapporté à ma propre personne (ne lit-on pas un roman en le rapportant à soi? N’est-ce pas cela, aussi, le fait de s’imprégner d’un livre), je puis admettre que je suis à la fois Victor et Paul. N’est-on pas tous à la fois un être aux agissements moraux mais aux pensées égoïstes et meurtrières ? Paul et Victor, en un seul individu. Comme deux forces intérieures qui s’affrontent. Mon être intime est Paul, quand il doit se couvrir d’habits conformes, de l’uniforme policé de Victor. 

D’ailleurs, il m’a semblé qu’à la fin du roman, les deux ne faisaient plus qu’un, d’une certaine manière. Pas de vainqueur. On est tout à fait éloigné des univers manichéens. Ici, le clivage moral ne change rien quant à l’issue. 

Contrairement au premier tome où celle-ci était fade, effacée, sans profondeur, le personnage de la mère se révèle. Et elle représente, à elle seule, la femme. Très éloignée d’ailleurs de l’image belle et mièvre utilisée habituellement dans les romans. 

Ici, son besoin de protection, encore et toujours, s’exprime dans la façon dont elle utilise l’homme, même s’il est son fils, pour son confort, plutôt que de réaliser elle-même ses desseins. L’idée de la femme qui vit en utilisant la force de l’homme pour son grand avantage est poussée à son paroxysme. Comme pour que le lecteur se figure le grand pouvoir - à travers l’homme qu’elle dirige à sa guise - qu’aurait une femme immorale si elle le désirait. Et sans se salir les mains, la femme utilise l’homme, le manipule comme un outil, comme un jouet, par force manipulations et minauderies, et enfin obtient de lui tout ce qu’elle veut. Sans s’épuiser nullement. 

Encore plus que celle de la femme, c’est l’image de la mère, habituellement vouée au saint sacrifice au profit de son enfant, qui  est merveilleusement bafouée pour montrer une perfidie et un désir de puissance réjouissants. Décidément, ce roman est loin, si loin du convenu! 

Ce deuxième tome de La Fortune des Norsmith est très philosophique. Beaucoup d’idées y sont développées. Si nombre d’entre elles concernent la morale, d’autres évoquent également l’amour, ou encore l’absurdité de la vie. 

Victor, longtemps aveuglé de morale qu’il croit juste et bonne, réalise avec effroi que la vie n’a pas de sens, que chacun mène une vie pitoyable et sans but, que rien n’est justifié par rien. Que tout n’est que hasard et que les individus laissent traîner leur existence sans ne rien faire de grand. 

Et c’est réjouissant. Voilà un roman où la morale bête ne l’emporte pas. Ou le « bon » n’est pas récompensé mais prend une leçon de vie redoutable et impitoyable. 

Victor, vers la fin, est transcendé de lucidité. Son souci de vérité saine dépasse enfin les conventions sages. Il est dans la douleur d’exister, comprenant tout comme une révélation meurtrière. Cette virilité, cette révélation, cette brutalité tardive sont pourtant plaisantes. Il se réveille! Et Victor s’en va sans regret pour cette vie dont il n’a plus rien à attendre. 

Je terminerai par un mot sur Walter, le père. Sans dévoiler l’intrigue, Walter, au soir de sa vie, était riche de tant d’expérience et de réflexion qu’il est, à mon avis, le personnage le plus abouti philosophiquement. Malheureusement, cette nouvelle lucidité semble lui être parvenue très (trop) tard. Il aura gâché sa vie, ne faisant que se sacrifier. Néanmoins, j’aime infiniment ses regrets. Walter, tout au long de sa vie, a préféré la tranquillité plutôt que la liberté. Cette faiblesse lui a fait accepter la soumission jusqu’à l’intolérable. Il a trop accordé. Il a trop donné. Et cela lui a coûté. 

Néanmoins, le dernier acte de Walter est brillant, et éclatant de vengeance froide. 

Et je conclus par ces quelques mots: ce deuxième tome est tout bonnement un chef-d’œuvre. Je ne parle pas uniquement d’un style, que j’admire pourtant. L’intrigue est excellente également. Les idées développées sont profondes. Ce livre est une merveille, et je m’incline. 

 

 

Extraits choisis: 

 

« Ce qu’il aurait voulu, ce qu’il avait toujours désiré au fond, c’était se faire aimer pour lui-même, d’une façon essentielle et abstraite dont il n’eut pas à rougir. Il avait tant espéré en l’existence d’une autre - et il pensait une, car bien que le sexe n’eut pas d’importance, une femme, sans doute, l’eut mieux complété qu’un ami, et avec moins la tentation des jalousies ordinaires et des rivalités réciproques - cette autre avec qui il aurait partagé un même attrait pour les idées de bravoure et les actes grandioses ; et ainsi, moins solitaires dans leur hauteur commune, ils eussent pu s’admirer et s’encourager dans leurs causes, épousant leurs valeurs et tâchant incessamment de se mériter l’un l’autre. Or, ce n’était rien d’autre que cela, l’Amour, sa pensée était sensible et profonde, et sa conception absolue, si pure qu’il se l’était longtemps figuré idéal et vaguement impossible à trouver ». 

 

« Il demeura là de longues minutes, sans tirer le moindre avantage de ses pensées qui ne faisaient que former une succession de faits inutiles et lointains. 

C’était cela la vie, il n’y comprenait rien. Tout était toujours contingent et vain. Il n’y avait pas de providence, pas d’absolu, pas de sens, rien. Le hasard se saisissait d’hommes qui se laissaient conduire, et puis, des réactions en automatismes, suivant la lourde pente de leurs inclinaisons, il n’arrivait nulle grandeur, nulle beauté, rien. Le monde était un caillou sans lumière, une terre morne, et basse, et piètre ; meme  Victor n’était plus certain d’exister. » 

 

À venir: 

 

« L’œuvre », Zola

« Laïcité et religion », Michel Onfray

« Nietzsche », Stefan Zweig

« Journal intégral », Julien Green 

« Éloge du doute », Patrick Davido

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12 janvier 2020

Désinformation

Je suis tombée, il y a quelques jours, sur un article qui susceptible de m’intéresser à priori, puisqu’il y était question de ma profession. Et plus précisément de la « crise des vocations » que traverse mon métier. 

Les chiffres avancés par le journaliste étaient éloquents. Il parlait de soixante-dix milles assistants familiaux il y a trente ans pour trente-mille aujourd’hui. Avec, selon lui, un nombre constant d’enfants placés. Mais je n’ai pas vérifié ces chiffres. 

Ainsi, il dressait une liste des causes possibles de cette désaffection pour la profession, et évoquait logiquement le fait de « travailler » sept jours sur sept et jour et nuit. 

Ensuite, il avançait des raisons pécuniaires qui m’ont fort interpellée. Ainsi, l’article annonce qu’un assistant familial qui accueille trois mineurs à son domicile touche un salaire d’environ 2500€ en net mensuel, chiffre que je ne remets pas en question. 

Cependant, la suite est plus erronée et je me demande bien où il est allé pêcher de telles informations. Il précise que les assistants familiaux sont rétribués à hauteur de dix euros par jour pour nourrir les enfants. C’est faux. C’est en réalité 12€50 par jour et par enfant. L’erreur paraît minime ou simplement arrondie. Pourtant, multipliez 2€50 par trois et par trente, et vous verrez que l’écart entre ce qui est annoncé et la réalité n’est pas négligeable. 

Le pire vient ensuite. Le « journaliste » affirme par ailleurs que la rétribution s’arrête là et laisse supposer que l’assistant familial paie tous les frais inhérents à ces enfants. Ce qui est complètement faux. À ce salaire net, à ces indemnités dites « d’entretien », il faut encore ajouter des dédommagements dûs aux déplacements. Chaque kilomètre parcouru pour l’enfant est défrayé. De plus, l’assistant familial perçoit une allocation supplémentaire destinée à habiller l’enfant. Enfant qui, lui aussi, reçoit de l’argent de poche chaque mois. 

Enfin, les colonies de vacances sont payées, les frais médicaux non remboursés par la sécurité sociale sont remboursés également. L’assistant familial ne doit déduire tout cela ni de son salaire (logiquement), mais ni même des frais d’entretien qu’elle perçoit, qui la dédommagent uniquement de l’alimentation, l’eau, l’électricité et éventuellement pour l’emprunt ou le loyer plus conséquent puisqu’elle doit disposer d’une maison proportionnelle. 

Voilà sans doute comment on casse des vocations : en faisant croire aux éventuels candidats qu’ils vont crever de faim! 

Ces approximations fausses vont susciter des vocations, n’est-ce pas? 

Mais, ce n’est même pas ce qui m’a le plus interloquée. Le pire étant à venir. 

Le journaliste conclut par cette phrase que j’ai voulu copier, car elle parle d’elle-même : 

«  Ce salaire de 2500€ tient donc plus du dédommagement que d’un véritable apport financier pour le foyer ».

Mais dans quel monde vivent-ils, ces journalistes ? J’ai regardé la source: une entreprise de formations parisienne visiblement. 

Est-ce décent d’affirmer que 2500€ net par mois, en 2020, n’est qu’un dédommagement inconséquent, et non un véritable apport financier pour le foyer? 

Combien gagnent-ils ces gens, en moyenne? Quelle est leur réalité, au juste? 

C’est assez consternant. 

Mais le pire pour moi reste encore à venir. Mes collègues  partagent cet article, semblant l’approuver. Ou alors, ils ne l’ont pas lu, ce qui est plausible également. 

Mais je préfère croire qu’ils lisent au moins ce qu’ils partagent. Et aucun ne pointe du doigt les erreurs de chiffres de cet article. Aucun! 

Ils préfèrent probablement passer pour des victimes exploitées, des esclaves sous-payés, des saints qui accueillent des enfants « pour rien ». 

Et, ne pas s’étonner de ce « tient plus du dédommagement que d’un véritable apport financier », c’est, au fond, même si les chiffres avancés sont éloignés de la réalité, affirmer implicitement qu’ils méritent un salaire bien plus élevé que ce simple dédommagement très chiche, bien ridicule, par rapport à ce qu’ils font. 

Voilà! Chacun estime travailler si durement  qu’il considère qu’il n’est pas assez rémunéré pour ce qu’il fait. Quitte à partager des informations mensongères pour apitoyer ou s’indigner mieux. 

Mais, que font-ils, déjà, au juste, de si extraordinaire ou compliqué, pour mériter ne serait-ce que ces 2500€? Car, à un moment, il ne faut pas s’y méprendre. En quoi travaillent-ils si dur au juste ? Travaillent-ils plus que tous ceux qui gagnent moins, d’ailleurs ? 

Il faudra bien me l’expliquer, parce que moi qui accueille également trois enfants en plus des miens, je ne vois pas en quoi mes collègues se considèrent ainsi exploités. Mais ça, je ne puis leur dire sans m’attirer les foudres: le métier est difficile, point. En quoi? On ne le sait pas au juste. Il est convenu que c’est un métier compliqué à exercer et très mal payé. Point final. 

Oser dire qu’ils ne fichent à peu près rien d’extraordinaire est scandaleux, apparemment. Tout le monde se croit travailler dur et mériter beaucoup, peu importe si c’est à peu près faux. 

En revanche, ce qui aurait été intéressant, c’est d’évoquer les vraies raisons de cette crise des vocations (parce qu’il faut tout de même être journaliste ou parisien pour estimer que 2500€ par mois n’apporte guère au foyer, n’est-ce pas?). 

Parmi les raisons auxquelles je pense, il y a tout d’abord le fait qu’il faille déjà être établi, d’une certaine manière, pour prétendre à la profession. Il faut avoir d’un logement assez grand pour disposer de plusieurs chambres vacantes, non seulement, mais également être marié si possible, et avoir des enfants, ce qui est un plus. Ainsi qu’une expérience professionnelle antérieure, dans la mesure où il faut, je crois, être âgé de vingt-huit ans au moins pour exercer. 

Ensuite, la profession attire peu je pense puisqu’il n’y a pas d’évolution possible. Le jour où un assistant familial veut progresser, évoluer, il peut, grâce à une VAE, passer un diplôme d’éducateur, qui équivaut à un bac+3. 

Seulement, en quittant ses fonctions pour devenir éducateur, paradoxalement il gagnera moins! 

D’ailleurs, si je n’ai jamais rencontré d’assistants familiaux devenus éducateurs, en revanche j’ai, nombre de fois, vu des éducateurs devenir assistants familiaux. C’est pour dire à quel point l’évolution pour nous est tentante! 

La dernière raison pour laquelle les candidats sont peu nombreux est le fait que les gens ne veulent pas mélanger leur vie professionnelle de leur vie privée. Ils semblent avoir deux vies séparées, bien distinctes, qui ne se rencontrent jamais et surtout ils tiennent à cette frontière infranchissable. Cette profession leur est donc, par définition, tout à fait impensable. 

Si je peux concevoir qu’on ne puisse pas éduquer les enfants des autres, j’ai plus de mal à comprendre ce clivage vie privée/vie professionnelle. 

Les gens ont-ils tant à dissimuler de leur vie privée qu’ils ne conçoivent pas d’avoir une seule vie? Où considèrent-ils tant leur travail comme un fardeau qu’ils veulent l’oublier autant qu’ils peuvent? 

En tous cas, ce qui est clair, c’est que ce n’est pas en écrivant des articles qui contiennent d’importantes erreurs que ça va susciter des vocations. 

Mais enfin, peut-on reprocher à quelqu’un qui affirme qu’un salaire de 2500€ mensuel est tout à fait négligeable de s’éloigner de la réalité par ailleurs ?

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10 janvier 2020

La veste

Cette histoire s’est déroulée il y a bien longtemps. Pourtant, les années n’ont pas estompé l’effroi en moi, ni l’accélération épouvantée de mon rythme cardiaque lorsque je me la remémore. 

C’était un samedi soir. Je déposais Elsa devant chez elle, à sa demande. Nous nous disions au revoir pour la dixième fois au moins, avec toujours le même émoi, et ni elle ni moi n’étions pressés qu’elle ouvre la portière et quitte ma voiture. Pourtant, nous ne nous connaissions que depuis quelques heures. 

La soirée, la rencontre, tout avait été si beau, si merveilleux. Presque irréel. Comme dans un rêve! 

J’étais tout à fait charmé par cette beauté frêle, fasciné par ce sourire discret et élégant, par ces manières délicates. Elsa était un envoûtement. Et, dans un dernier « Au revoir, à bientôt », qui dissimulait mal notre émotion, elle me quittait enfin. 

J’attendis pour démarrer qu’elle ait ouvert la porte de chez elle, et qu’elle soit entrée. Déjà, j’avais l’instinct de veiller sur elle, m’imaginant devenir bientôt son unique protecteur. J’avais espéré un dernier signe de main avant qu’elle ne disparaisse, ou un dernier sourire, mais elle ne s’était pas retournée. Il faisait si froid, aussi. 

Je suis parti, non sans avoir mémorisé le numéro et la rue de son domicile. Nous avions oublié, dans notre émotion tendre, de nous donner un rendez-vous ou un moyen de nous joindre. 

Je roulais en pensant à elle sur le chemin du retour. Et je souriais seul. En une seule soirée, elle m’avait ensorcelé. Et j’éprouvais des bouffées d’amour vif envers elle. Je nous imaginais déjà au temps des aveux tendres et émus. 

La revoir. Au plus vite. 

Il faisait très froid même dans ma voiture, mais j’étais réchauffé par les élans fous de mon cœur. Il me semblait que je l’aimais déjà. Et j’étais si exalté à l’idée de la revoir que ... 

Je réalisai soudain, moins à cause du froid que de l’image obsédante de sa silhouette s’engouffrant dans la maison, qu’elle avait gardé ma veste. Elle avait grelotté durant le trajet, et j’avais profité d’un arrêt pour ôter ma veste neuve et la déposer sur ses épaules. Elle avait souri de cette attention. 

Ma veste! Il fallait bien que je la récupère, autrement j’étais bon pour tomber malade! Et puis, j’avais tellement hâte de la revoir. La veste était un si bon prétexte. 

Je fis demi tour. Avec un peu de chance, elle ne serait pas encore couchée, pensai-je.

D’ailleurs, il me semblait avoir aperçu de la lumière au travers des fenêtres: ses parents avaient dû l’attendre. 

Je sonnai, et un homme m’ouvrit plutôt rapidement au vu de l’heure tardive. Je lui demandai, après avoir bredouillé de maladroites excuses, si je pouvais parler à Elsa. Le père me regarda avec des yeux mi ahuris, mi dépités. 

« Elsa est morte! », me répondit-il brusquement. Puis, se radoucissant un peu, il ajouta: « L’été dernier! ». 

Je lui expliquai qu’il devait y avoir une erreur - je songeai aussi à une mauvaise blague d’un père jaloux -  puisque j’avais déposé Elsa ici une demi-heure auparavant, et lui expliquai au sujet de ma veste. 

Le père s’emporta. Me hurla que ce n’était pas drôle de jouer avec les sentiments des gens, que j’étais un monstre, une ordure. 

Je ne comprenais pas. Elsa n’avait pourtant pas pu me mentir. D’ailleurs, je l’avais vue ouvrir la porte, ça j’en étais certain. Elle avait les clés de cette maison. 

Je commençai à imaginer un scénario plausible et me risquai: 
- « Je confonds peut-être, Monsieur. Il s’agit probablement de sa sœur, alors? 

Mais l’homme me répondit sèchement qu’à la mort d’Elsa, il avait perdu sa fille unique. 

Je ne savais plus que penser. Interdit, je murmurai seulement, comme pour moi-même : « C’est impossible... » . 

Mais l’homme m’avait entendu. Je vis un éclair de rage folle dans ses yeux. Il s’emportait tout à fait. 
- Impossible ? Ah, c’est impossible ? Qu’on m’ait pris ma fille unique? C’est impossible ? Eh bien, tu vas voir par toi-même, si c’est impossible, imbécile! C’en est trop! N’ai-je pas assez souffert? Suis-moi! 

Il traversa la rue en pantoufles et robe de chambre. La situation aurait presque été comique dans un autre contexte. Je le suivis, sans savoir où il me conduisait. 

Je le compris quand, dans le demi-jour qu’offrait un réverbère, je le vis ouvrir un portail métallique à la peinture écaillée. 

Le portail grinçait fort, et je compris, en entrant, qu’il s’agissait de l’entrée d’un cimetière. 

Je le suivis dans les allées entourées de tombes, et des frissons me parcouraient. Il faisait si froid. La terre était dure sous mes pieds tant elle était gelée. Et j’étais sans ma veste. Peut-être aussi que le lieu me glaçait également. 

Nous arrivâmes devant une modeste tombe, recouverte de terre gelée, sèche et bien tassée, entourée d’un petit cadre en béton blanc. Le tout d’une grande sobriété. Seule une plaque de marbre posée à même le sol indiquait : « Elsa S. , 1980- 1999 ». 

Je restai interdit. Ce pauvre homme m’inspirait une certaine pitié, et cependant mon esprit cherchait une explication rationnelle. Qui était donc la jeune fille que j’avais raccompagnée? Je ne trouvais aucune explication cohérente. Il faudrait que j’y réfléchisse plus tard, pensai-je. 

Je balbutiai de gauches excuses à ce pauvre homme. Il hocha la tête, tourna les talons aussitôt et marcha en direction de la sortie. Je lui emboitai le pas sans un mot. Je l’avais suffisamment tourmenté et importuné. 

Après quelques pas, il me prit soudain une irrépressible envie de me retourner en direction de la tombe une dernière fois. 

Et je vis, je le jure, sortant de la terre sèche et bien tassée .... une manche de ma veste! 

Je restai les yeux fixés quelques minutes, comme pétrifié, sur ce morceau de tissus sortant de terre. C’était bien un bout de ma veste, ça ne faisait aucun doute. 

J’ai songé à crier, à rappeler le père qui déjà atteignait le portail. Mais aucun son ne sortit de ma bouche. J’étais paralysé de stupeur. 

J’aurais dû, sans doute, revenir sur mes pas, essayer d’attraper ma veste, en avoir le cœur net. Mais la lâcheté et l’angoisse me firent fuir le cimetière d’un pas hâtif et inquiet. J’étais glacé d’effroi. 

Aujourd’hui encore, ce souvenir occupe mes insomnies, agite mon sommeil, et provoque toujours en moi des frissons de stupeur et d’angoisse, qui me font chaque nuit espérer la levée du jour pour ne plus y penser.

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08 janvier 2020

Inférieure

Les fêtes et les trajets de fêtes m’ont fatiguée. Par ailleurs, je n’ai à peu près rien fait (de mes obligations associatives) durant ces vacances. Ainsi, j’accumule les retards. Il y a tant à faire pour le prochain loto (que je déteste ça, le loto!) et pour la journée sportive qui approche également. Il faut avancer aussi sur le théâtre. Et toutes ces manifestations exigent non seulement un investissement personnel (du travail d’organisation), mais également des autorisations administratives, donc des demandes à rédiger. Ainsi que de la publicité. 

La tâche m’apparaît d’autant plus gigantesque que je me sens fatiguée. 

Tout me semble un poids trop lourd. 

Et toutes ces réunions programmées pour ces prochains jours, ces prochaines semaines, je les vois comme autant de montagnes difficiles à gravir. 

Je n’arrive même pas à écrire vraiment. Je rechigne à l’exercice, parce que je sais que j’y serais mauvaise, n’étant pas au top de mes capacités. 

Pour compenser, je lis doublement, ce qui m’est moins fatiguant le soir.

Je n’aime pas être dans cet état d’épuisement qui redoute l’effort. Je ne m’aime pas ainsi. Je me sens inférieure à la version de moi qui, elle, est capable. Pour autant, je dois bien composer avec, en me brusquant un peu. Et attendre que mes forces reviennent.

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06 janvier 2020

Overdose

Ces quinze derniers jours auront eu quelque chose de très éprouvant pour moi. Et c’est peut-être la première fois que j’ai considéré ces vacances et ces fêtes comme d’aussi grandes importunités. 

Parmi ce qui m’a été pénible, dans une certaine mesure et en moindre mal comparé à la suite, il y a eu les magasins. Acheter les cadeaux, faire les courses pour les repas de fêtes, et également accompagner les filles dans des boutiques de vêtements, parce qu’elles avaient « besoin » m’a causé de grandes irritations. 

Plus le temps passe, et plus les magasins m’insupportent. Et j’y vois peu de lien avec un dégoût d’une société de consommation ou des raisons relatives à des convictions. Non, c’est plus basique que cela. La promiscuité des lieux me dérange à un point élevé. Toute situation qui m’oblige à me mêler à une foule, à me retrouver à proximité de gens me devient fort désagréable. Pourtant, je ne souffre d’aucune phobie. Ces situations ne m’angoissent pas: elle les dégoûtent, voilà tout. Et m’exaspèrent. Le désagrément de sentir les odeurs corporelles ou artificielles des autres, de subir leurs bavardages s’accroît. Et les contacts physiques involontaires m’avancent vivement. 

Sans parler de l’énorme perte de temps que représentent ces sorties commerciales. 

Par ailleurs, j’ai beaucoup occupé les enfants. Nous sommes donc allés au cinéma, avons mangé au fast food et avons passé un temps non négligeable aux jeux de société. Ce qui n’est pas désagréable en soi. J’aime m’occuper des mes enfants et de ceux que j’accueille. Seulement, tout ce temps qui leur a été consacré - plus qu’à l’ordinaire - est tout de même un temps où je n’ai rien fait d’autre. La solitude m’a manqué, disons. Ainsi que la pratique d’activités plus cérébrales, plus égoïstes, plus personnelles. 

J’ai parcouru beaucoup de kilomètres au volant également. Pour des raisons professionnelles facilement imaginables: les enfants ont multiplié les visites à leurs familles durant ces fêtes. Je ne répugne pas à conduire d’ordinaire, les trajets me permettent même de réfléchir parfois. Seulement, à la longue, le fait de conduire seule me crée une grande lassitude - je suis souvent accompagnée d’un seul enfant  - parce que cela suppose une vigilance que j’avais du mal, à la longue, à garder intacte. 

Ce n’est pourtant pas encore le pire. Le pire fut sans doute toutes ces mondanités, même si je les réduis cruellement d’année en année. Supporter la « famille » chez soi au cours de repas qui durent des heures, qui n’en finissent pas, qui se prolongent par des discussions assez insipides qui ne terminent pas avant la fin d’après-midi (ou le milieu de la nuit), voilà ce qui m’a été le plus pénible. 

Je n’ai pourtant pas une famille plus bête, ou plus importune que la plupart des gens, il me semble. Seulement, moi, je n’arrive plus à supporter aisément l’inconsistance des pensées et la bêtise des conversations. 

Mais enfin, tout ceci est derrière moi. Ce matin je retrouve l’apaisement procuré par la solitude. Je vais à nouveau pouvoir lire, écrire... et penser.

Posté par valecrit à 12:13 - - Commentaires [23] - Permalien [#]

02 janvier 2020

Résolutions

Je n’ai pas de résolutions particulières pour la nouvelle année. Ces dates butoir sont d’une bêtise incroyable.  S’il faut une occasion spéciale, que ce soit la nouvelle année ou la rentrée des classes pour s’améliorer, c’est bien piètre. Lorsque l’on tend à devenir meilleur, il ne faut jamais attendre : on est déjà en retard, dans la mesure où l’on n’a pas su voir ses failles avant. 

Moi, mes résolutions sont permanentes. Elles s’affinent chaque jour, se précisent dans une grande constance, et sont un labeur continuel et de très longue haleine.

Aussi, le 31 décembre ou le 1er janvier, je tente d’être, non pas la même que la veille, mais je tâche, comme chaque jour qui passe, d’être meilleure que le jour précédent. 

Selon mes propres critères. Tout à fait distincts de ce que la société et la morale tendent à me faire entendre par « meilleur ». 

La générosité, le pardon, l’indulgence, l’entraide, la bienveillance, l’amour universel ne me sont rien. Je dirais même: au contraire. Ces faux-semblants corrompent les rapports humains, et surtout dénaturent l’homme. 

Quelles raisons aurait-il de s’élever, puisque tout lui sera pardonné? Puisqu’on considérera tous ses actes avec bienveillance ? Puisqu’on l’aimera inconditionnellement ? 

Je ne cautionne pas cela. 

Cette année sera donc la continuité de la précédente dans mes déterminations. 

Aspirer à la vérité, à l’exactitude, à la clarté. 

Affiner toujours un peu plus mon esprit critique, et rejeter au maximum tous les préjugés. 

Réfléchir avec une rigueur que je veux de plus en plus mathématique. 

Garder pour autant une curiosité saine pour tout ce qui existe. 

Me défier de tout le convenu et de ce qui est communément admis. 

Écrire, et chercher le mot juste, traquer la tournure exacte, viser la précision au maximum. 

Lire! M’imprégner de mes lectures. Et affiner mes choix de livres. 

Élire, surtout ! Distinguer et discriminer ! 

Et jouir! Jouir de toute ma -toute relative- liberté !

Posté par valecrit à 19:10 - - Commentaires [43] - Permalien [#]