Val ...

24 mars 2019

La niaque

Je devais juger mais j’ai été remplacée. Fatiguée. Je viens regarder tout de même. Ne pas manquer cela. Ne pas. Ne surtout pas.

Premier passage. Dans sa catégorie. Numéro 5. Je l’observe. Six minutes de tension interne. Ne rien rater. Tu sais faire. C’est ta spécialité, petite, alors sois bonne. Tu le fais depuis que t’as huit ans. Facile pour toi. 

Je la suis du regard. Elle est concentrée. Elle ne voit rien. Ni moi, ni le public. Elle regarde droit devant elle. Élégance. Dos droit. Gestes précis. Gracieuse. Maitrise. 

Je suis attentive à chaque obstacle. Je souris à son arrivée. Un sans faute. Sûre de ça. Ça se jouera au chrono. 

Une heure plus tard, enfin, son deuxième passage. Autre catégorie. Première fois pour elle. Dossard numéro 23. Je regarde la carrière de détente. Emplie d’adultes montant de grands chevaux. Des monstres de hauteur, presque. J’ai un doute. Et j’ai peur. Elle est si petite. Diego est si petit. J’ai vaguement vu le parcours. Effrayant. Se feront dévorer tout crus, la petite et le petit cheval. 

Elle part. Beau passage de haie. Immobilité parfaitement réussie. Le fossé est une formalité. Grande montée au galop. Élégante, concentrée. Un peu moins précise: elle stresse. Ses mains tremblent au montoir. Je le vois de ma place. N’importe : pas de faute. Le recul: parfait! Passage de gai ? Un jeu d’enfant. La barrière ouverte et fermée avec grâce. 

Mais voilà qu’arrivent les deux obstacles redoutés. Un grand contre bas: elle saute. A l’aise! 

Et ce tronc! Ce gros tronc! Je tremble. Je retiens ma respiration. Mon cœur tape fort. Peu m’importe à ce moment là qu’elle soit bonne ou non. Je crains à sa vie. Un tronc n’est pas une barre qui va tomber sur un échec. Sauter un tronc et se rater, c’est l’hosto. C’est le cheval qui tombe. C’est la catastrophe. Elle prend de l’élan. Ils arrivent au tronc au grand galop. Elle est en équilibre déjà. Le regard droit devant elle. Je suis la seule peut-être à voir ses jambes trembler. Elle ne l’a sauté qu’une fois, et ce matin seulement. 

Ça passe! Magnifiquement. De manière presque gracile. Comme une facilité. Qui pourrait croire qu’elle redoutait ce saut de tronc depuis des jours? 

J’entends des spectateurs derrière moi:

« Regarde la jeune fille, avec le petit cheval! ».

Je ne dis rien. Je souris. 

Dernier obstacle : saut de tronc en mains. Elle descends de cheval tremblante. Troublée. Elle rate. Oublit qu’elle a trois chance et quitte le terrain sur cet échec. 

Ses jambes flageolent tandis qu’elle regagne les écuries, rênes en mains. 

Je la connais. N’importe cet incident. Elle a sauté ce tronc encore! Elle a réussi. Elle en tremble encore. 

Ce matin, elle a pleuré à réception. Larmes de reste de peur après la trouille énorme. Larmes de joie de l’avoir fait. Elle l’a fait à l’entraînement. Elle l’a refait en concours. Elle a déjà gagné !

Résultats, plus tard. Je suis à la buvette en discussion cordiale. Un ami vient me chercher. Il insiste pour que je m’approche pour la remise des prix. Avec mon téléphone pour les photos. 

Je comprends que son premier passage la classe. 

Première. Évidemment. Sur Quatorze. C’est si facile, dans sa catégorie. Presque de la triche. Et pourtant, une seule plus jeune qu’elle. Les autres? Des adultes ou presque. 

Deuxième catégorie. Je me fais peu d’illusions. C’était la seule de son âge. Elle, et que des adultes. L’important pour elle était de sauter ce putain de tronc. L’important était de commencer à se mesurer un peu aux choses sérieuses. De voir à quoi ça ressemble, la cour des grands. 

Surprise d’entendre son nom. Podium! Troisième sur treize (douze adultes!). Applaudissements. J’entends à nouveau : « C’est la gamine avec son petit cheval! ».

J’ai envie de pleurer. De fierté.

 Elle l’a fait!

 

 

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22 mars 2019

Chaleur et enveloppement

Mercredi après-midi, dans un vague ennui, nous regardions (bien distraitement, car, à vrai dire, seuls nos corps étaient présent sur le terrain) le petit brun jouer au football. Je me souviens de mes états d’âmes un peu nébuleux, ressentis alors, sans bien en identifier la cause sur le moment. 

Quand soudain, Élisa, qui avait mal à la tête, a posé distraitement sa tête sur mon épaule. Je suis d’abord restée immobile, afin de ne pas l’effaroucher, pour ensuite oser passer mon bras autour d’elle, et enfin, lui caresser un peu la joie (la joue!) et l’embrasser.

Moment rare. Plénitude floue. Car Fille sauvageonne. 

Et, le lendemain, hier donc, nous fêtions les sept ans de ce petit brun justement. Sept ans! Il souriait en ouvrant ses cadeaux. Il avait voulu un gâteau au chocolat. Et je le regardais avec une joie assez floue, là encore. Je songeais à tous ses anniversaires depuis son arrivée: les années précédentes, j’étais saisie d’une petite angoisse égoïste à chaque fois qu’il soufflait ses bougies: « Il ne gardera pas en mémoire comme moi ces moments. Il est trop jeune, il oubliera. Il m’oubliera. »

Sept ans! Je sais à présent que ses souvenir s’archivent. Il ne m’oubliera pas. 

Et aujourd’hui, je suis encore dans cet état de bonheur imprécis, duquel je ne veux pas sortir. Sur lequel je ne veux pas intellectualiser. Pour le préserver. 

Je ne prends plus de bains depuis des semaines. Ma vie EST le bain. Je me sens enveloppée chaque minute pas cette eau chaude qui me recouvre, me berce, m’apaise, me réchauffe. Je peux presque sentir et deviner les odeurs aimées à chaque instants, comme si elles m’accompagnaient partout. Je pourrais vraiment pleurer un peu de cette conscience, plus ou moins claire, de me sentir infiniment heureuse

Je suis le bain. Je répands dans la pièce une buée suave et chaude. Dont je me réchauffe.

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20 mars 2019

Ainsi aimait Aragon

Madame, 

« Je vous aime avec une précision telle que vous prendriez cela pour de la méchanceté. » Je ne sais exprimer tout à fait, même par les mots, la justesse de mon amour pour vous. 

« Il n’y a pas d’amour heureux », et je pleure des larmes de sang à l’idée qu’une seule seconde, votre regard se détourne du mien.

« Il est plus facile de mourir que d’aimer ». J’en suis la preuve. Je meurs demain s’il le faut, avec un détachement sincère, tandis que la pensée de vous m’obsède et me rend fou. 

Aussi, je mourrais sur place si vous ne m’acceptiez plus, ou si, par mégarde, je vous rendais triste. 

Il est temps pour moi de vous aimer comme une résolution. 

L’enfer existe, ma douce. L’enfer est votre absence, ma solitude immense lorsque vous n’êtes pas là. 

« Je suis plein du silence assourdissant d’aimer ». De vous aimer. Je me sens si infiniment seul dans mon amour pour vous... 

« Vos yeux sont si profonds que j’y perds la mémoire ». Plus rien n’a de sens, sinon votre peau si blanche, vos lèvres fines qui me sourient, vos doux baisers si frais, la chaleur de nos étreintes. 

« Le plus complet abandon règne dans l’amour », et ne suis plus maître de moi. Tant je vous aime. 

Je souffre d’une passion dévorante, Madame , et...

 ****

 - Chéri ? Allons marcher. Je me sens si seule lorsque vous passez des heures à faire votre art...

-  Ah! Laissez-moi! Laissez-moi donc! Je vous écris!

- Mais... je suis ici, près de vous. Parlez-moi ! Aimez-moi ! De chair et d’os! Prenez-moi contre vous, j’en ai tant besoin...

- Je n’ai pas le temps, puisque je suis occupé à vous écrire tout mon amour! « La littérature est une affaire sérieuse », Madame. Tout comme ma passion pour vous. Alors partez. Vous me dérangez dans mes élans amoureux à votre égard. 

- Mais... je suis là.

- Eh bien ? De quoi vous plaignez-vous? Puisque je vous encense! Sortez, à présent ! 

- ...

******

Merci à Aragon. À qui j’ai emprunté quelques citations aimées. 

Ce texte est tiré d’une anecdote :

Aragon est appelé par sa femme. Il lui répond sèchement: 

« Tu me déranges, j'écris un poème à Elsa. » 

Elsa, c'était sa femme.

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17 mars 2019

La perpétuelle redécouverte

Je me souviens avoir entendu, un jour à la radio, un type qui avait vu le film « Titanic » presque deux-cents fois. Il disait y trouver des détails nouveaux à chaque fois. Et j’avais souri de ce qui me paraissait alors une grande perte de temps. 

À présent je réalise que c’est mon fonctionnement pour un livre aimé. Pour un écrit aimé. La découverte, la première lecture, sont certes merveilleuses, mais bien moins finalement que les innombrables -parfois-relectures.

Je relis infiniment certains livres aimés. Irraisonnablement. 

J’y lis et découvre des détails nouveaux à chaque lecture, d’abord négligés au profit de choses qui m’ont parues plus évidentes et importantes les fois précédentes. 

Je m’émeus à la lecture de passages qui m’avaient laissée indifférente jusqu’alors. 

J’y trouve toujours une nouveauté. 

Alors que je crois connaître le livre par cœur, soudain une phrase, pourtant lue et relue, m’est révélation. 

Un détail anodin devient l’essence même du livre, étrangement. 

Chaque relecture d’un livre adoré donne lieu à de nouvelles interprétation de ma part. Comme autant d’ouvertures neuves. Des envols d’esprit, des idées jamais réfléchies avant. Parfois même, j’en change mentalement des passages. Je fais varier les agissements d’un personnage, je le façonne à mon goût. Ça m’arrive aussi. 

Une redécouverte continuelle. Une exploration infinie. Je deviens archéologue du livre. Je le décortique à mesure. Il est à chaque fois plein de surprises. 

Pourtant le livre est le même. 

Peut-être que mon évolution personnelle fait que je ne puis être touchée par les mêmes mots à chaque lecture, mais par d’autres ignorés les fois d’avant? 

Ainsi, à force, je retiens des phrases. Par cœur. Voire des paragraphes entiers. 

Mes relectures de livres aimés sont des succession infinies de découvertes délicieuses. De ce que j’aurais juré pourtant de connaître déjà à fond! 

Et enfin ce constat, à chaque fois:

La première lecture n’était pas la meilleure. Loin de là. Ce n’était qu’une rencontre. Cette lecture présente n’est pas la meilleure non plus. Elle est l’entretien de l’amour, seulement. Le renouvellement de mon adhésion. 

La meilleure sera la prochaine: ne s’intéresser qu’à ce qui n’a pas été remarqué ou exploré encore. Et relire avec émotion ce qui est connu par cœur aussi. 

Le ressentir plus fort, le comprendre mieux. Promesse de joie multiple. 

Et ces questions, enfin. Est-ce bien normal? Lire et relire, encore et toujours, une poignée de livres et écrits élus? Moi qui me moquais de celui qui avait vu deux-cents fois le même film!

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16 mars 2019

Ma petite personne devenue grande

Gabriel est en 3eme. La question du moment est donc, évidemment, le choix du lycée pour septembre. 

Une logique irréfutable le conduisait sans tergiverser dans le lycée le plus proche de chez nous, à sept kilomètres. Facile et pratique. Et rien ne semblait remettre quelque peu en cause ce projet. Clair et net. 

Seulement, hier soir nous sommes allés, lui et moi, aux portes ouvertes de cet établissement. Et alors là, le doute... 

Pour moi d’abord. Je rencontre un professeur qui me « vend » l’établissement en vantant le wifi gratuit pour tous les élèves. Ah! Super! 

Et sinon? Les cours, c’est comment? Pas vraiment eu de réponse claire. 

Sur le chemin du retour, sans que je ne lui parle de mes mauvaises impressions (pas envie du tout de l’influencer) Gabriel me déclare tout net qu’il n’ira pas. 

Ainsi, ce matin, nous étions aux portes ouvertes d’un autre lycée situé à une trentaine de kilomètres de la maison. Nous y sommes restés assez longtemps. Nous avons visité. Les enseignants se sont montrés accueillants et surtout... efficaces! 

Gabriel ira là-bas en septembre. Il veut cet établissement. 

Pourquoi je raconte ces banalités ? C’est simple. Alors que je le destinais à un autre lycée dans une logique « pratique », Gabriel a, d’instinct, choisi le lycée jadis fréquenté par sa mère. 

Et ça, j’aime assez.

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13 mars 2019

Le rêve d’Icare (2)

(Pour Philippe) 

 

Icare ne s’était pas écrasé. Il était resté à planer seul, très haut. Toujours agile, fier, vif, libre, affranchi, épanoui.  Il semblait à présent inaccessible aux autres. Si haut... 

Quand à ses pairs, restés en bas, il ne formaient plus une masse unique mais s’étaient dispersés. Ou plutôt, ils s’étaient divisés et n’étaient plus tous du même  avis à son sujet. 

La majorité le regardait toujours d’en bas, ahurie et dans l’incompréhension totale : (Pourquoi vouloir voler? Dans quel but? Est-il fou? Se croit-il meilleur que nous à présent ? Et si oui, de quel droit? N’est-on pas faits pour demeurer toujours en bas?).

D’autres le jalousaient. Ils auraient eux aussi aimé voler, finalement, sans l’avouer. Seulement, ils n’avaient ni l’envie ni le courage de créer la machine. Et ils se seraient sentis humiliés de devoir demander de l’aide à Icare. Plutôt rester en bas et le haïr. Plutôt refouler ce fantasme en le traitant d’arrogant!

Enfin, une minorité l’admirait. Et cette minorité se savait capable, peut-être autant que lui, de voler aussi. N’étaient-ils pas faits du même bois? Seulement, ils n’avaient pas eu cette obstination de longue haleine. Ils ne savaient par où commencer. Ils avaient besoin d’être guidés. D’apprendre. De comprendre. Leur esprit était ouvert. Il suffirait de si peu pour le rejoindre... 

Et justement, Icare commençait à se sentir un peu seul, là-haut. L’Aigle ne le fascinait plus. Parce qu’il était devenu Aigle. Qui admirer à présent? Que faire de ce savoir prodigieux sinon voler seul éternellement et sans autre but que de garder de l’altitude? Bien seul... 

Et c’est ainsi que lui vint cette idée: guider ceux qui souhaitaient l’être. Leur montrer le chemin. Leur donner, non pas sa machine, mais les moyens de trouver en eux les ressources pour en construire une. 

Icare n’était pas altruiste. Il ne l’avait jamais été. Sa raison était ailleurs.

Il guida donc cette poignée d’hommes assez audacieux pour l’imiter.

Et ils volèrent eux aussi. Un peu plus bas que lui, peut-être. Un peu moins lestement peut-être. Mais ils volèrent. 

Et le rêve d’Icare n’était pas de continuer à toujours voler au dessus d’eux, ni mieux. Le rêve d’Icare était qu’un jour, un homme, un seul au moins, construise une machine plus évoluée que la sienne, et qu’il le surplombe d’altitude. 

Car enfin, il aurait à nouveau quelqu’un à admirer... et à rejoindre dans les hauteurs. 

 

(Ça te va?)

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10 mars 2019

Le rêve d’Icare

Il lui aura fallu des jours et des nuits, des mois et des années, des sacrifices et des égoïsmes.

Il lui aura fallu courage et dévotion. Et surtout une abnégation suprême. Au service de sa pensée, au service d’une application méthodique de l’esprit cherchant à comprendre. 

Il lui aura fallu des nuits entières de lectures et d’études acharnées, d’observations fastidieuses. Comprendre comment. Comme seul leitmotiv. 

Observer l’Aigle, ne pas se contenter de l’envier ou de le jalouser, mais le rejoindre. A sa hauteur. Dominer le monde de manière gracieuse et naturelle, simplement en déploiements d’ailes agiles. 

A force d’obstinations que ses frères moquaient de sottise et de vanité, il y était arrivé. La machine était fin prête. Mécanique rodée. Engin surentrainé, dont les rouages fonctionnaient à présent avec minutie et perfection: imprenable et sûr. 

Il prit de la hauteur, gravissant d’abord une montagne. Il prit ensuite de l’élan. Et enfin il s’élança, confiant, sur de lui. 

Et il plana, croisant l’Aigle, le saluant. Et l’Aigle le reconnut comme un pair. 

Il évoluait aisément entre les nuages. Se lassait caresser par le vent frais et l’air pur des grandes hauteurs. 

Il sourit à la vue des gens en bas, qui étaient si petits et insignifiants à présent qu’il les surplombait. Pauvres fourmis grouillant à dessein unique de se nourrir seulement et de veiller à leurs occupations viles. 

En bas, ce n’étaient que cris d’effroi et de fausses craintes: « il va se tuer! », « il tombera !». 

Et il riait de cela. D’un rire méprisant. Ils n’avaient rien compris, tous!

Peu lui importait qu’il s’écrase, qu’il se brise les os, qu’il se fracasse le crâne dans une chute vertigineuse. 

Il aurait, l’espace d’un instant, cessé de fouler cette terre colonisée par la multitude vulgaire. Et c’était beau!

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08 mars 2019

« Il est où, ce Dobermann? »

Tu as toujours aimé ça. Le peu conventionnel, le peu ordinaire, l’audace. La puissance. Une sorte d’invincibilité imprenable. Peu accessible aussi. Tu aimes les fous, presque. 

Tu voulais une vie de film, comme dans Dobermann. Tu fantasmais de Cassel avec sa gueule de méchant et son regard de tueur, qui t’étreindrait passionnément après avoir buté deux ou trois mecs. 

Un type qui inspire le respect. 

Et tu la vois, cette fille, de la vie réelle, avec son bandit. Et tu l’envies assez. 

Et puis un jour, le bruit court: plus de fiancée, le bandit. Ça s’est terminé au flingue, il parait. Même pas peur. Plus tu entends de légendes sur lui que la morale réprouve, plus tu le veux. 

Tu lui souris timidement quand tu le croises. C’est déjà un aplomb! Et il te répond, tendre. Ses yeux de cinglé qui ne savent que cracher mépris et duretés sur tout le monde se font alors doux pour toi. Ça ne t’échappe pas. 

Et un soir, tout bascule favorablement. Dans cette boîte de nuit, ses bras autour de ta taille. Tu ne réalises pas tout à fait. Qu’à partir de ce moment tu lui appartiens. Tu es son flingue, tu es sa moto, tu es sa bagnole. Tu es son cran d’arrêt, tu es sa femme. 

Ça ne te choque pas. Quitte à appartenir à quelqu’un, mieux vaut mille fois lui appartenir à lui. De quoi se plaindre, au juste? Tu es l’ombre de la force. Tu es respectée et crainte. Pas pour ce que tu es, évidemment. N’importe ! Qui oserait te dire un mot de travers, à présent? Personne!

Tu es le double silencieux du gangster tout à fait. Le suivre partout. Tout le temps. Éviter de crier ou chialer quand il va trop loin. Observer: Le plus fort n’est pas celui qui a le plus de force physique. Le plus fort c’est le fou. Le plus fort, c’est celui qui va chercher dans la bagnole la barre de remorquage ou la tronçonneuse, c’est selon. Pour frapper. Et qui te dit: «  Enferme-toi, fous-toi au volant. Si je suis par terre, tu démarres et tu te casses. Laisse-moi là ».

Et tu ne l’as jamais laissé là. Parce qu’il s’est toujours relevé. 

Et tu ne l’as jamais laissé tout court.

Et tu as eu toutes les confiances folles. Tu t’es assise combien de fois à ses côtés en voitures, sans savoir au juste s’il était capable de conduire? N’importe, pour toi, il en était toujours capable. Dieu protecteur et fou. Confiance aveugle. Même en moto, à des vitesses folles. Jamais peur! Protégée. Infiniment. 

Évidemment, c’est pas toujours rose, un Dobermann. Parfois, tu ne préfères pas savoir d’où il revient ni ce qu’il a pris. Parfois tu esquisses une colère, une bouderie, un reproche, un ras de bol des odeurs de shit dans la maison, des va et viens de mecs louches. Mais tu te rétractes très vite, avec cette intuition qu’un jour, les coups de poings viendront sur toi plutôt quand dans les murs et les portes. 

N’importe. Pas peur. Admiration. 

Et tu tombes enceinte. Parce que tu l’a voulu. De toutes tes forces. Ta cousine te demande si tu seras contente d’aller emmener ton bébé au parloir. Et tu lui ris au nez. Impossible !

Et tu avais raison. Impossible. 

Devenir père change un homme, parfois. N’importe lequel. Et, comme justification, cette phrase de Jamel Debouzze: « Imagine Joe Star hard core à quatre-vingt piges?! Ridicule non?». Certes. Le plomb dans la tête remplace les plombs du flingue. 

A présent, lorsque son fils a été malmené, n’importe où, cet instinct revient: envie d’aller casser la gueule au prof, par exemple. Et c’est toi, qui t’entends supplier: « n’y va pas! ». Interdiction contradictoire de le laisser exprimer peut-être des bribes de ce pour quoi tu l’avais élu.

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05 mars 2019

La mare au Diable

Je garde en mémoire une très grande exaltation d’enfance. Ce souvenir très précis me fait encore frissonner de bonheur aujourd’hui. 

Lorsqu’il avait gelé depuis des jours, la surface de la mare, située au fond du pré d’en face, se muait en un miroir brillant. Et alors, cette mare dure devenait l’objet de toutes mes tentations. Elle paraissait un roc indestructible, bloc de glace solide et robuste. Et terrain de jeu infini et sûr. 

La mare m’appelait. Je me sentais attirée à elle comme par une invitation suprême. Un désir violent de m’y confronter. 

Seulement, les mises en gardes étaient nombreuses: la mare est un danger. La mare emporte, glace, noie. La mare tue. Le danger y est trop grand. La glace peut se rompre, trahir. Et alors c’est le drame. Et n’importe comment, la glace enrhume. « N’y va jamais, Valerie. Jamais! ». 

Les sages ont toujours peur. Ils sont frileux. Les grands froids les effraient. Les frileux ne vivent pas, ne connaissent pas l’intensité des glaces brûlantes et des jeux dangereux. 

En me couchant, la veille d’une escapade, j’envisageais mille plans. Trouver un prétexte plausible pour sortir. Me refaire le canevas de mon discours, m’entraîner à ne pas hésiter, à sembler crédible et naturelle. Ne pas éveiller le moindre soupçon. 

Lorsque le projet était bien ficelé mentalement, je mettais du temps à m’endormir. Soulagée de ces contraintes concrètes, je trépignais d’impatience. La perspective délicieuse approchait. Je souhaitais que le matin arrive au plus vite. Si pressée de connaître à nouveau ces instants d’ivresse. 

Le jour se levait enfin. Je m’habillais en fonction. Du pratique. Mais pas trop, afin de ne pas éveiller les soupçons. Je prétextais une balade, un bonhomme de neige, aller nourrir les ânes non loin, comme prévu la veille depuis mon lit. N’importe, je trouvais toujours. C’était si simple. 

Je quittais la maison en dissimulant au mieux mon euphorie intérieure. Ça y était. C’était parti. Ça allait enfin commencer. 

Le trajet à pieds n’était guère long. Pourtant assez pour ressentir des émotions intenses. Cette exquise appréhension, avec cette pleine conscience de me diriger vers un interdit, mais un interdit si ensorcelant que rien ne m’aurait fait rebrousser chemin. 

Et puis enfin, arriver, regarder longuement cette mare dure, à l’abris des regards, semblant si solide, me tendant les bras. En trembler de joie mêlée d’inquiétude. 

M’approcher. La fouler au préalable à tâtons, et aux bords seulement. Vouloir la mesurer d’abord. L’apprivoiser. S’assurer de sa solidité, de ma sécurité. 

Et puis prendre confiance. Entreprendre des trajets de plus en plus loin de la rive, m’approchant du milieu. 

La glace résistait. Je me sentais invincible alors. Forte, puissante, audacieuse.

La danse commençait tout à fait. En long, en large, à grandes glissades. Mes mains étaient gelées. Mes joues très rouges. Le froid enivrant me paralysait et me grisait en même temps. Mes essoufflements étaient sains. Que je me sentais vivante alors! Extase pure. 

Et puis, rappelée à l’ordre par l’horaire, et à peu près rassasiée de glissades dangereuses, je me décidais à quitter la mare. 

Je me recoiffais en chemin. Je profitais de cette solitude du retour pour sourire à ma guise de mes aplombs, pour m’auto-satisfaire de mon hardiesse. J’avais dominé le monde! Et personne ne pourrait m’ôter cela. 

Je rentrais à la maison un brin penaude. J’étais trempée. Je craignais aussi qu’une odeur de vase ne me trahisse un peu. J’inventais parfois une chute dans la neige pour me changer. Ou je prétextais un grand coup de froid pour aller me doucher. 

Et, les soirs de glissades, dans mon lit, avant de dormir, je me repassais le film du nirvâna passé. Avec délice. Et je m’endormais en espérant de tout mon cœur que le lendemain, ou un autre jour proche, la glace serait toujours là, toujours aussi dure et fiable, et qu’à nouveau je pourrais m’y échapper. Et m’y envoler.

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03 mars 2019

A la manière de G. Pérec (1)

(idée piquée chez Coumarine

 

Je me souviens de l’odeur particulière de la cave de mon grand-père. Un mélange d’odeurs d’humidité et d’essence, de pelouse fraîchement tondue et de terre sèche. 

Je me souviens de l’odeur du baume à lèvres, de celle de la pommade à l’eucalyptus sur la poitrine, et aussi de l’amande du pot de colle. 

Je me souviens du monstre sous le lit, qui empêchait de sortir un pieds de sous la couette, et du fantôme qui suit les enfants jusqu’au toilettes la nuit.

Je me souviens des champs de colza et des ballots de foin, des veaux à biberonner et de la tonte des moutons. 

Je me souviens de l’odeur de chlore, mélangée à celle du soleil, mêlées aux relents de gels douches et de crèmes solaires de la piscine municipale. 

Je me souviens de ses yeux clairs aussi inquiétants qu’envoûtants, que faisaient ressortir ses cheveux très noirs. 

Je me souviens des odeurs particulières des samedis soirs, enchevêtrements de fumée de cigarettes, d’alcool et de sueurs, et de cette musique si forte que l’on ne pouvait parler. 

Je me souviens de son regard amoureux sur moi, de sa voix douce et un peu trop aiguë pour être masculine, et de son corps qui se mêlait au mien pour la première fois. 

Je me souviens de mes crampes aux mains après les dissertations ou commentaires composés que je rendais toujours très longs. 

Je me souviens du long voyage en bus qui me conduisit seule au nord de l’Angleterre, de cette fatigue après des heures de trajet, de ce pincement au cœur à l’idée d’avoir tout quitté pour des mois, et surtout de cette ivresse procurée par l’inconnu vers lequel je me dirigeais. 

Je me souviens des sorties en moto, de la manière dont je m’agrippais à Manu, du vent qui passait sous mon jean, des frayeurs délicieuses des virages pris un peu trop vite. 

Je me souviens de la première fois où je lui ai annoncé :  «  Je suis enceinte » et de son incrédulité émouvante. 

Je me souviens de ce jour de septembre où j’ai choisi ma robe de mariée. De toutes les fois où je l’ai essayée à nouveau en cachette, lorsque j’étais seule à la maison. 

Je me souviens de ces déceptions régulières lorsque nous arrivions à la plage à marée basse, parce que j’avais eu la flemme de consulter les horaires des marées, mais de cette consolation du contact de mes pieds nus dans l’eau tiède, stagnant sur le sable brûlant. 

Je me souviens du ruisseau qui passait au fond du jardin de la maison des grands-parents de Manu, et de mon engouement pour l’installation et la vie dans cette bâtisse hors d’âge et peu pratique pourtant. 

Je me souviens de l’enveloppement doux des bras de celui que je considérais comme mon père. 

Je me souviens de mon sein dur et strié de veines, au mamelon caché par une bouche minuscule qui aspirait. 

Je me souviens de ce vertige énorme lorsque, ce jour d’été, on m’a confié un bébé, de ces émotions contradictoires ressenties, allant de la crainte de ne pas m’en sortir à la joie immense de l’accueillir enfin. 

Je me souviens... 

 

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