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25 février 2020

Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë

Je lis peu de littérature anglaise. J’avais entendu parler de ce roman, le seul qu’ait écrit Emily Brontë (contrairement à sa sœur Charlotte) et j’avais lu qu’il avait choqué certains lecteurs à l’époque par le manque de respect des conventions morales, ainsi que par sa noirceur et sa violence. Il ne m’en a pas fallu davantage pour avoir la curiosité de le lire. 

Heathcliff est un enfant bohémien trouvé par Mr Earnshaw, qui le ramène chez lui, à Hurlevent, domaine retiré de quasi toute civilisation, et l’élève comme le sien au milieu de ses deux enfants, Hindley et Catherine. Hindley, jaloux de ce nouveau frère adoptif devenu le favori du père, le traite durement dès qu’il en a l’occasion. A l’inverse, Catherine et  Heathcliff deviennent inséparables. 

Lorsque Earnshaw meurt, c’est Hindley, le fils aîné, jeune marié, qui devient le maître de la maison. Heathcliff est alors maltraité par son frère, qui lui interdit de s’approcher de Catherine, devenue une jeune femme digne de sa condition et qu’il aime.  

Maltraité, humilié, blessé, dépossédé de la femme qu’il aime, Heathcliff disparaît durant quelques années. 

Lorsqu’il revient, Catherine s’est résolue a épouser Edgar Linton, un gentleman et leur unique voisin, tandis que son frère, veuf avec un enfant à charge, a sombré dans l’alcoolisme et une certaine folie. 

Heathcliff tient alors la promesse qu’il s’était faite à lui-même : se venger, n’importe le temps qu’il lui faudra. Se venger de Linton pour lui avoir volé Catherine, se venger de Hindley de l’avoir humilié et privé d’éducation. Et enfin se venger même sur leur descendance. 

Tout se déroule presque à huit-clos, entre deux domaines, Hurlevent et la Grange, er entre deux familles presque recluses, qui fréquentent guère l’extérieur. D’ailleurs, le roman, très long, ne compte guère plus d’une dizaine de personnages. 

Le poids de la religion est tourné en ridicule, incarné  en un domestique, Joseph, un bigot moraliste qui tourmente tout le monde, accusant chacun de perversité, voyant le diable partout. 

Les contradictions, faussetés et lâchetés féminines sont incarnées par Catherine (la mère). Elle prétend aimer Linton juste au moment où il l’aime et veut l’épouse. Elle ne peut donner d’autre justification convenable à son prétendu amour, sinon qu’il est beau et riche... et qu’il l’aime. C’est pourtant Heathcliff qu’elle aime, mais elle ne peut l’épouser pour son manque d’éducation, son frère l’ayant traité comme un domestique. Catherine choisira d’épouser Linton pour s’assurer une protection et un rang social. 

Le personnage de Catherine est très intéressant. Cette gamine libre, capricieuse, indomptable et éprise de Heathcliff,  le bohémien non éduqué, choisira pourtant Linton au mépris des sentiments de son ami d’enfance, et sans se rendre compte du mal qu’elle lui fait. Et par vénalité pure. Pourtant, elle se rend malade par deux fois de ses contrariétés d’amour au sujet de Heathcliff (lorsqu’il disparaît puis lorsqu’il n’est plus admis dans le ménage).  Catherine plonge peu à peu dans un abattement et une folie hystérique dont elle ne peut sortir. Sa mort ne l’effraie pas, au contraire. Et elle meurt de folie en donnant vie à sa fille unique. 

Heathcliff est le personnage principal, mais aussi mon personnage préféré. Il est à l’opposé d’un héros de roman sentimental. Heathcliff, torturé, enragé, rongé de jalousie, de colère, et de soif de vengeance, détruit tout autour de lui avec une certaine réjouissance. Ce personnage tout à fait immoral est fascinant. Sa personnalité est complexe. Il aime Catherine autant qu’il jouit d’écraser tous les autres. Cette âme dure et cruelle est, par contraste, tout à fait esclave de Catherine, et ensuite de son fantôme, qu’il rêve d’apercevoir jusqu’à la folie. Heathcliff n’a aucune pitié pour quiconque d’autre. Pour se venger de Linton, il épouse sa jeune sœur Isabelle, profitant de ses sentiments naïfs pour l’enlever. Il la méprise, la tourmente et la maltraite avec une grande cruauté. 

Il ne voit que sa résolution de vengeance, qui retombe même sur une descendance innocente. Et c’est beau! Cette folie destructrice, cette soif de poursuivre méthodiquement des plans avec la vengeance comme seul leitmotiv, c’est fascinant d’immoralité. Heathcliff est un monstre, un individu dépourvu de tout sentiment humain. Et j’entends comme ce roman à pu choquer à l’époque: Heathcliff allant jusqu’à ouvrir la tombe de Catherine, pour la voir une dernière fois. 

Isabelle, la jeune Linton qui tombe amoureuse de Heathcliff jusqu’à s’enfuir avec lui pour l’épouser, en tombe amoureuse sans le connaître bien. Sa belle-sœur la met en garde pourtant sur le tempérament cruel et monstrueux de Heathcliff, mais elle n’y voit que virilité et mystère. Elle se fascine pour cet homme si différent de tout ce qu’elle connaît. Elle l’aime pour ce qu’il a de dur. Quand, plus tard, il la martyrise, elle regrette logiquement. Et elle ressemble à toutes ces femmes qui s’éprennent d’un homme à l’air violent, brutal, féroce parce qu’il leur évoque une certaine virilité. Elles en tombent amoureuse en imaginant la protection qu’elles pourraient trouver auprès de tels hommes. Sans songer que tôt ou tard, cette violence se tournera contre elles. 

Un court passage à retenu mon attention assez pour que je le mentionne. La servante , personnage clé puisque témoin de tout le récit, avoue n’être rarement plus heureuse que lorsqu’elle veille seule dans une chambre mortuaire. Elle y sent la paix, le repos absolu, une grande sérénité, et rien de triste. Ce passage m’a plu précisément pour ce qu’il a de non conventionnel, pour la mort qui n’est pas associée au chagrin et à une perte. 

La jeune Catherine (fille), éprise du jeune Linton (fils de Heathcliff), aime d’une manière tout à fait sotte et naïve. Elle aime ce sale gamin précieux et maussade  avec tant d’abnégation que c’en est étonnant. Et c’est tout la naïveté d’une jeune fille vivant quasi recluse qui est montrée. La jeune Catherine ayant grandi quasi enfermée, avec pour seule compagnie une servante et son père. 

Ce roman est donc l’histoire d’une vengeance destructrice, balayant tout, méprisant et anéantissant tout le monde. C’ets une histoire très immorale. La fin est ainsi faite que jamais Heathcliff  ne se repent ni ne paie pour ses actes. Il meurt dans une grande béatitude au contraire. 

C’est aussi l’histoire du souvenir indélébile d’un amour raté, qui pousse à la vengeance, à la cruauté et à la folie destructrice. 

La narration est originale :  toute l’histoire ou presque est racontée par une servante, Nelly, à un locataire curieux de Heathcliff, logeant précisément à la Grange, où vivaient les Linton. 

C’est très bien écrit, bien que je me méfie un peu des traductions. Comment savoir si ce n’est pas le traducteur qui a pris quelques libertés littéraires ? 

Mais enfin, c’est très propre. Et de style impeccable. Ce roman est si riche de psychologie humaine que je n’ai pu tout relever. 

J’ai été assez surprise d’apprendre que c’était un premier (et seul) roman. Tout y est soigné, l’intrigue est élaborée. C’est une vraie œuvre, selon mes critères. 

J’ignore si la sœur, Charlotte Brontë, a fait aussi bien (ou mieux?) mais je vais aller le vérifier rapidement. 

 

Extrait choisi: 

 

« Puisse-t-elle se réveiller dans les tourments ! s'écria t-il avec une terrifiante violence en tapant du pied et en gémissant, en proie à une soudaine passion incontrôlable, poussée à son paroxysme. Elle a menti jusqu'au bout ! Où est-elle ? Elle n'est pas là... Elle n'est pas au ciel... Elle n'est pas morte... Où est-elle alors ? Oh ! Tu disais que tu te moquais de mes souffrances ! Et moi, je fais une prière, une seule, que je répéterai jusqu'à ne plus pouvoir bouger la langue... Catherine Earnshaw, puisses-tu ne jamais trouver le repos tant que je vivrai ! Tu as dit que je t'avais tuée... Reviens me hanter, alors ! Les morts hantent leurs meurtriers. Je crois... Je sais que des fantômes ont erré sur terre. Ne me quitte pas... Prends n'importe quelle forme... Rends-moi fou ! Mais ne m'abandonne pas dans cet abîme où je ne peux te trouver ! Oh, mon Dieu ! C'est indescriptible ! Je ne peux pas vivre sans ma vie ! Je ne peux pas vivre sans mon âme !

Il se frappa la tête contre le tronc noueux et, levant les yeux, hurla, non pas comme un homme, mais comme une bête sauvage qu'on larde jusqu'à la mort de coups de couteau et d'épieu. »

 

À venir (ordre non défini): 

« Laïcité et religion », Michel Onfray

« Journal intégral », Julien Green 

« Éloge du doute », Patrick Davido

« Goldman sucks », Pascal Grégoire 

 

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23 février 2020

Vendue!

(Devoir de Lakevio du Goût) 

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Distendu, ralenti, comme dans un rêve - c’était la musique d’Avril au Portugal - le morceau d’accordéon détonnait dans ce quartier peu accoutumé aux musiciens de rue. L’air, joué plus lentement que l’original, tentait  vainement de rivaliser avec le bruit de la pluie qui frappait fort le sol et les nombreux talons qui marchaient hâtivement dans les flaques. 

C’était l’heure de la sortie des bureaux, celle où les secrétaires pressent le pas jusqu’à la crèche en tâchant d’oublier leurs impératifs professionnels et de  songer au repas du soir. 

Aussi, personne ne semblait porter attention à cet air d’accordéon. 

Moi, je sortais ce soir-là d’un long enregistrement d’un concerto en studio. Ces longues heures de piano m’avaient étourdie et éreintée, tant que je prêtais à cet air d’accordéon de rue quelque chose de curieux et d’exotique à mon oreille. 

Me laissant guider par la musique, je cherchai le musicien et le trouvai rapidement. Il s’était abrité sous le store banne percé d’une boutique, et un filet d’eau venait continuellement s’écraser contre l’épaulette d’une vieille veste en velours côtelé. Cela ne perturbait en rien son morceau. Il jouait avec indifférence, comme pour lui-même, sans même un regard sur les passants. 

L’artiste ambulant semblait d’un âge plutôt avancé. Il était trapus, vêtu de vêtements usés, la tête protégée d’une casquette marron délavé, qui s’accordait très bien avec la couleur de sa barbe drue, qui avait dû être très rousse auparavant. 

Un détail me frappa et poussa ma curiosité jusqu’à m’approcher de lui: il jouait de l’accordéon à la manière d’un pianiste. Ses doigts étaient d’une telle dextérité que cela m’intrigua. J’avais peine à en détourner le regard tant j’étais captivée par ses doigts qui caressaient le clavier chant avec une telle souplesse et une telle force qu’il ne pouvait s’agir que d’un pianiste. 

Il releva et tourna soudain la tête dans ma direction, se devinant regardé, probablement. 

Je le reconnus tout de suite, et la stupeur me fit sursauter et reculer d’un pas. 

Il me scruta un instant, puis son regard descendit sur mes mains. Il les examina en esquissant une sorte de sourire sarcastique et méprisant, de cet air d’ironie grinçante que je lui connaissais très bien. 

J’en rougis de honte et de colère. De quel droit se permettait-il? N’avais-je pas réussi, moi? N’étais-je pas une grande concertiste, à renommée internationale, tandis que lui faisait la manche? J’avais du succès. Quelle importance, si je ne créais pas, après tout? 

Je me remémorai soudain ses derniers mots à mon attention, vingt ans plus tôt,  alors que je le quittai après avoir été sa disciple depuis l’enfance : 

« Tu vendras ton âme au diable ! », avait-il persiflé. 

Voilà comment il avait accueilli ma décision d’arrêter la composition, qui ne rapportait pas un sous, au profit de l’interprétation. Je venais de signer un contrat qui me liait à une maison de disques et renonçais par le fait à ces créations si hasardeuses et qui ne permettent pas d’accéder au succès, la composition classique n’intéressant plus personne de nos jours. 

Je ne l’avais jamais revu depuis. 

Il baissa la tête, regarda attentivement mes escarpins, puis remonta sur moi en  scrutant mon tailleur d’un air moqueur. Ses yeux se posèrent enfin sur mon chignon serré. Il ricana vertement, et de nouveau son regard s’attardait sur mes mains.

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22 février 2020

Dans du coton

J’accueille actuellement trois enfants sans aucun trouble particulier. J’entends par là que, malgré leur placement, ils se développent sans pathologie psychiatrique ni trouble psychologique avéré.

L’épidémie de grippe a frappé mon foyer de manière plutôt sévère et sans épargner aucun enfant/adolescent ou presque, les miens comme ceux qui me sont confiés.

Ce qui m’a permis d’établir quelques constatations. 

Il se trouve que les enfants qui me sont confiés sont bien plus durs au mal. La fièvre, la douleur, la fatigue, l’abattement leur sont moindres, par contraste avec mes propres enfants qui, selon leur âge, pleurent, deviennent irritables ou saisissent l’occasion pour ne pas se rendre en cours. 

J’avais déjà remarqué, à maintes reprises, comme ces enfants et adolescents sont également bien plus résistants aux contrariétés et aux frustrations. Quand ils n’ont pas de troubles psychologiques graves, évidemment.

Tout comme ils ne pleurent guère au moment d’un séparation importante (d’avec leurs parents par exemple), et ne sont pas stressés par les changements de taille comme peuvent l’être mes propres enfants ( je pense notamment à un changement d’école). 

Tout ceci leur est habituel, voilà. Ils se sont accoutumés à « faire avec » les aléas de la vie et à ne pas s’attarder par des pleurs sur ce qui n’est pas de leur ressort. 

L’adversité les a, en quelque sorte, immunisés des douleurs, des afflictions et chagrins de moindre importance, et ils y sont beaucoup moins sensibles. 

Attention, je ne m’apprête pas à dire qu’il faille du malheur ou de la maltraitance à un enfant pour qu’il devienne un individu fort. Bien que mon expérience personnelle confirme un peu cela, n’allez pas mal interpréter mon discours. 

Néanmoins, cela fait réfléchir quant à l’éducation bienveillante et aux enfants rois. 

Ce bonheur béat que, nous parents, nous nous faisons un devoir d’offrir à nos enfants quasi quotidiennement, incités par le poids de la société, dominés par cette autorité tacite du bonheur comme accomplissement suprême et comme droit presque inaliénable, fragilise vraisemblablement toute une génération. 

Les frustrations, les séparations, les insatisfactions, une certaine adversité dont on ne les épargnerait pas par seul désir de surprotection, une plus grande autonomie dans leur quotidien, ne peuvent leur nuire. 

Bien au contraire, ces considérations (quoi d’autres, puisqu’il s’agirait de ne point les considérer toujours comme des êtres inférieurs qui doivent être automatiquement épargnés?) sont probablement des bienfaits lorsque ceux-ci sont justement dosés. 

Ce serait les armer pour l’avenir. Leur donner l’habitude de se consoler de manière autonome, leur donner accès, à l’avenir, à une certaine indépendance ainsi qu’à une relative liberté. 

Puisque, une fois adultes, ils ne chercheraient pas en un tiers une protection, un confort qui remplacerait celui dispensé jadis par leurs parents, mais trouveraient en eux-mêmes assez de force pour faire face à leurs propres difficultés et surtout, à les relativiser.

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20 février 2020

Je ne sais pas si c’est tout le monde

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J’aime assez Vincent Delerm. Le chanteur compositeur du moins. Je le trouve assez singulier pour être intéressant. Et j’aime son humour, par ailleurs. 

J’étais assez curieuse de regarder son premier long métrage en tant que réalisateur. Sur lequel il a mis sa musique, logiquement. 

Ce film est une sorte de documentaire, quoi que quasiment inclassable tant il est original.

Delerm aura tout misé sur l’esthétique. Il a voulu une forme harmonieuse, des danseurs, des sons, des images élégantes et gracieuses, des photos d’architecture et des chorégraphies d’artistes. 

Mais de quoi ça parle, au juste? Eh bien... de rien! 

Vincent Delerm a sans doute voulu faire un film à son image, et comme il écrit une chanson d’ailleurs. Un film qui ne parle strictement de rien et qui ne va nulle part, sans début ni fin, sans le moindre fil conducteur. 

Chaque plan du film est un morceau de rien, une forme sans fond. À la manière de ses chansons, qui sont des instants de vie quotidienne, des scènes réelles assez insipides auxquelles il donne une importance le temps d’une mélodie. Et je songe soudain à son père qui utilise strictement le même procédé pour écrire. 

Ce film est une sorte de recueils de témoignages sans thème précis. À dessein d’émouvoir sans doute. 

Delerm a eu l’idée assez inédite de passer trois minutes dans un lieu à écouter quelqu’un (parfois célèbre, parfois anonyme), et de partir ailleurs pour renouveler l’expérience encore et encore jusqu’à avoir de quoi monter un film d’une heure. Chacun des différents protagonistes raconte un peu ce qu’il veut à ce qu’il semble. Un morceau de lui, un souvenir, une émotion. 

Delerm a ce défaut de croire qu’un fragment d’une personne - de trois minutes! -  raconte l’individu en son ensemble, et que chacun, en lançant quelques phrases préparées ou non, en dit plus long sur ce qu’il est qu’il n’y parait.   

Comment peut-on avoir foi en un tel raccourci? 

Ce film m’a laissée assez dubitative d’abord. Plutôt incrédule. J’ai eu ensuite le sentiment de m’être fait avoir, en quelque sorte. Et eu envie de crier au scandale : une arnaque! 

Alors, bien sûr, encore une fois, Vincent Delerm se démarque. L’artiste né dans une famille d’artistes, l’intellectuel-timide-bobo-sérieux-pianiste- cinéphile qui a dû se faire un prénom n’a sans doute pas eu le goût de faire dans le

conventionnel pour son premier long métrage. 

Cependant, l’originalité ne fait pas la qualité, loin de là.

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19 février 2020

Le vieux bouquet

(devoir de Lakevio du Goût. Oui, je sais, je suis bien en retard...). 

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Je me souviens de ce bouquet frais et odorant qu’il m’avait tendu sans un mot, il y a un an, et qui me fit sourire tant que mes yeux en brillaient d’émotion. 

Ces fleurs avaient l’odeur du linge propre et neuf. Un parfum envoûtant, qui me donnait une irrépressible envie d’y fourrer mon nez à toute heure. Et c’est sans retenue que je venais humer cette odeur neuve à pleines narines, comme pour m’en imprégner et la faire mienne. 

Le bouquet était si frais que l’on y distinguait, ça et là, de petites perles de rosée qui venaient chatouiller ma peau, dans un frisson de plaisir délicieux. Ces gouttes d’eau parfumées, je le jure, avaient des vertus épatantes. À chaque fois que j’entrais en contact avec le bouquet embrumé, je rajeunissais. 

Et quelles couleurs! Des pigments d’un violet éclatant, qui me renvoyaient une lumière si brillante qu’elle m’éblouissait et me jetait dans un trouble indéfinissable. 

Les violettes ont séché, à présent. Je les ai conservées pour mieux me souvenir de leur parfum à présent délavé et de leur fraîcheur d’antan. 

Pourquoi faut-il que toutes les fleurs sèchent? On me répondra par une loi scientifique et péremptoire que je ne veux pas entendre. C’est qu’il faudrait alors  « se faire une raison ». 

Ce bouquet a perdu tout son éclat. Son odeur est si fade, à présent. Quant à sa fraîcheur... 

Je le regarde parfois de mon regard triste, sans ne plus jamais songer à y fourrer mon nez ni à le toucher. Il se briserait ou me blesserait la peau de ses pétales rêches. 

Je le garde pourtant. Comme pour me souvenir qu’un jour, il a été mon plus beau cadeau. 

L’idée de le jeter me bouleverse trop pour le moment. Je le conserve comme une preuve d’un bonheur révolu mais qui fut pour moi étincelant. 

L’aimé-je encore, ainsi blême? Je me console en songeant qu’il aurait pu faner ou pourrir. Non, j’ai eu l’acuité de le faire sécher avec précautions afin d’en conserver un agrément d’apparence et de tendre nostalgie. 

Pourtant, je sais bien que tôt ou tard, au hasard  d’une ballade, je cueillerai bien un nouveau bouquet frais...

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16 février 2020

Exacerbé

J’ai rêvé cette nuit d’une étreinte aussi belle qu’émouvante. 

Je sentais ton torse dans mon dos. 

Nos corps étaient collés et nos mains unies par devant. 

L’étreinte était si pure, le contact si délicat, si sensuel que nous atteignions une complicité à son paroxysme, et qui se passait de mots. 

C’était émouvant de beauté amoureuse. Une perfection de tendresse et  de sensualité. Un prélude affectueux aux élans furieux qui allaient logiquement suivre, car déjà nos corps devenaient avides de nous. 

Un état de grâce. Un pur instant qui me faisait monter des larmes d’extase apaisée.

J’ai rêve de cette étreinte et je me suis réveillée encore troublée par tant de bonheur éclatant. 

Et aussitôt vint l’effroi. Contenir mes larmes en songeant que le mieux à faire, à présent, serait de ne plus jamais t’étreindre. 

Après ce rêve, tout contact futur aurait le goût banal de la médiocrité, toute tentative d’approche serait une déception amère par contraste. 

Car j’ai vécu, en rêve, le meilleur de nous.

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14 février 2020

Trois pas dans la ruelle

(devoir de vacances du Goût)

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C’est un jour sans pluie ni vent, sans froid ni canicule. C’est donc un jour où je peux marcher. Enfin, marcher! Faire trois pas dans la ruelle pavée, déambuler laborieusement, prenant bien garde à éviter le caniveau qui me déséquilibrerait, soutenu par ma canne. Je ne m’éloigne pas de plus de trois pas de ma porte d’entrée, ce qui fait que je ne quitte jamais cette ruelle où, malheureusement, quasiment personne ne passe. 

Je pourrais renoncer à cet exercice quotidien qui m’entretient, si l’on peut dire. Seulement, je suis tant accoutumé à adhérer sans retenue à ce qui est bon pour ma santé qu’il est bien trop tard, à présent, pour corriger mes manies d’obéissance. 

Toute ma vie, j’aurais ainsi prévenu les dangers pour mon corps, en me donnant de l’exercice physique, en mangeant sainement et en évitant soigneusement tout ce qui aurait pu mettre en péril ma santé. 

Et j’étais fier! Comme j’en étais fier! Quel air arrogant j’arborais quand il était question d’hygiène de vie. Quel mépris j’avais pour ces idiots inconscients qui ne songeaient guère à prolonger leur propre existence.

Ils semblaient ignorer les cancers, le cholestérol, les problèmes de cœur, les infarctus et tout ce qui les tuerait, les un après les autres! Quels idiots! 

N’étaient-ils pas irresponsables, d’avoir si peu cure de prolonger leur existence ? Comment pouvaient-ils se laisser aller à ce point? Ils prenaient tous les risques. 

Ah! comme je les considérais tous avec dédain, les fumeurs, les alcooliques, les sédentaires, les amateurs de bonne chère. Tous ! Ils allaient en crever quand moi, je leur survivrais fièrement, grâce à mon tempérament discipliné. 

J’avais raison. Mes fonctions vitale ne sont-elles pas toujours intactes? 

Mais voilà qu’à présent je vois la vie grouiller depuis ma fenêtre seulement. Matin et soir, j’observe les hommes s’agiter dans la rue sans ne plus jamais y participer. Moi, je ne sors faire trois pas dans ma ruelle qu’aux heures calmes. Et uniquement les jours de beau temps. 

J’aurais préservé ma vie, certes. Je ne souffre de rien. J’ai le cœur d’un jeune homme, comme l’affirme mon cardiologue. 

Cependant, à quoi aura servi mon acharnement, cette avidité à la conservation de mon corps? À quoi donc? 

Sinon à regarder, assis derrière une fenêtre, cette vie qui grouille et à laquelle je ne participe plus depuis des années. Sinon à mesurer comme je suis à présent une charge pour mes enfants et la société, incapable d’apporter ma part à quoique ce soit. Je ne vis que pour ces trois pas quotidiens sur les pavés, aidé de ma cane. Et on me torche le cul! 

Finalement, mes sacrifices n’auront servi qu’à retarder l’échéance. Je crèverai comme tout le monde, si je ne suis pas déjà mort. 

Je suis encore en vie, certes. Si l’on peut appeler ça une vie. 

Mais c’est avant que j’aurais dû vivre!

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11 février 2020

« Et l’on n’y peut rien »

Un jour, je le sais déjà, tu ne me seras plus rien. 

Le feu s’épuisera inévitablement. Et je m’epuiserai à mesure. Je n’y pourrai rien cependant. Ni toi non plus. 

Les promesses anciennes ne feront plus sens. C’est à peine si je me souviendrai en avoir jamais prononcées. N’importe si tu seras resté le même, mes attentes auront bougé, voilà tout. 

Et d’ailleurs, tu auras changé à mes yeux, fatalement, ne serait-ce parce que tu ne seras plus la nouveauté qui fascine, que je ne me satisferai plus de te découvrir, te sachant par cœur. 

Il est probable pourtant que je souffle quelques temps encore sur ce feu crevé, et de toute mes forces. Afin de le faire perdurer encore un peu, de me leurrer de cette illusion bête du « ça peut reprendre ». 

C’est qu’alors, le souvenir des premiers instants d’amour me sera encore doux, que les débris des bonheurs passés sauront m’émouvoir assez pour désirer les conserver, comme autant de reliques précieuses. 

Dernier effort vain. Les braises fumantes ne me réchaufferont plus tellement. 

Je le sais et pourtant je feins de l’ignorer. 

C’est le jeu amoureux qui s’illusionne et se complaît dans cette cécité folle, naïve, immature. 

Aujourd’hui, tu es le monarque. 

Mais demain? 

Demain, tu seras l’importunité d’une présence en « trop », la preuve vivante d’une élection passée que je serai tentée de renier, et dont j’aurai honte peut-être. Je me demanderai comment j’ai pu t’aimer autant, comment j’ai pu supporter et même adorer ton être entier. Je ne saurai plus ce qui m’aura un jour poussée vers toi, mesurant tout ce temps perdu à entretenir ainsi une relation. 

Rien n’aura lieu du jour au lendemain. Tout

se fatiguera progressivement: un brisement par ci, une désillusion par là, et puis un échec, une déception, un dégoût, une incompréhension. Et, peu à peu, la somme de tout cela se dressera devant moi comme autant de briques qui formeront un mur, que je me donnerai la peine d’enjamber d’abord, mais qui bientôt devient trop haut. Bien trop haut pour moi. 

Viendront d’abord les doutes, qui bientôt se transformeront en un certain dégoût. 

Oh, il demeurera,  un temps, un reste de gratitude, un certain respect pour ce que l’on s’est mutuellement apportés, et je ferai en sorte, tant que je le peux encore, de toujours te parler de manière cordiale. Jusqu’au moment où l’importunité de ta présence deviendra plus forte, bien trop forte pour feindre ou entretenir une certaine mondanité. 

Et alors je deviendrai ingrate. J’aurai évolué, voilà tout. Mes désirs se tourneront vers une autre direction, qui tu n’auras pas prise. J’avancerai sans regrets, ne me retournant même pas par pitié. Celui qui part se fiche de ce qu’il laisse derrière lui. Il est déjà passé à autre chose. 

Il n’y aura pas même de nostalgie. Ce temps d’amour  révolu ne vaudra plus rien à mes yeux. Le mur aura fait en sorte que je ne puisse même plus voir le bonheur dont je me rassasiais naguère. Et je sens, Ô combien, comme ce revers paraîtra bien injuste et cruel. 

C’est que j’aurais pris de toi, avant cela, tout ce que tu auras mis à ma disposition. Je t’aurais auparavant tout à fait consommé, me servant de tout ce qui m’aura été utile en ta personne. Sangsue qui s’abreuve tant qu’elle peut du sang riche, somptueux, disponible et abondant de sa victime et qui s’en va se nourrir ailleurs en oubliant tout à fait l’individu qui l’a précédemment nourrie. 

Ce jour arrivera. Tôt ou tard. Je le sais déjà. Je l’ai toujours su. 

Mais, bien sûr, pour l’heure, je feins encore - à peine -  de l’ignorer.

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10 février 2020

« L’Oeuvre », Emile Zola

Je lis un ou deux romans de Zola chaque année. Comme une sorte de retour à ce qui est toujours bon, bien écrit. Comme pour l’éviter dépit et frustration après avoir lu des dizaines de romans moins bien écrits. C’est une de mes valeurs sûres. Et je ne redoute même pas le jour - improbable - où j’aurai tout lu de lui. N’importe, je relirai. 

Puisque j’aime à replacer chaque personnage dans la saga des Rougon - Macquart, le personnage principal de « L’œuvre » , Claude, est un Lantier. Plus précisément le fils de Gervaise, la blanchisseuse de « L’assommoir ». Il est donc l’un des trois fils qu’elle a eu avec Auguste Lantier. Les autres étant Jacques (« La bête humaine ») et Étienne (« Germinal »), tous demis-frères de « Nanas ». Ayant lu les romans consacrés à sa mère, à ses frères et à sa soeur, il ne me manquait plus que « L’œuvre » pour achever ma connaissances de cette branche des descendants Macquart. 

C’est loin d’être anecdotique pour moi. Je reconnais à Zola, à travers cette fresque familiale , un travail plus complexe encore que l’écriture d’un simple roman. Ces entremêlements, ces sagas familiales m’impressionnent assez de travail . Il en est d’ailleurs de même pour Balzac et sa comédie humaine,  qui est bien plus complexe avec ses, je crois, deux milles personnages, liés entre eux par des liens familiaux, d’amitié, ou encore professionnels (même si l’on admet bien plus d’incohérences à la comédie humaine).

Claude est donc peintre. Il vit exclusivement pour son art.  Il est artiste au sens noble du terme, c’est à dire exigeant envers lui-même, perfectionniste, ne tolérant aucune faille, aucun défaut à son œuvre. J’aime cette manière de présenter l’artiste, bien plus juste que celles, fausses et fantasmees , qui supposent le génie qui succombe à une inspiration divine et crée sans souffrance, dans un délire créatif. 

Non, Zola montre la torture, l’épuisement, les nuits sans sommeil, les tourments intérieurs de celui qui sait qu’il n’a pas atteint la perfection, qui n’a pas accouché encore de son génie.  Il décrit également l’arrachement horrible causé par la frustration de ne pouvoir peindre un jour où l’inspiration est là. 

Claude, pourtant, est un artiste incompris. Il est avant-gardiste, et donc rejeté des conservateurs. Il combat pour imposer une nouvelle forme de peinture, mais il ne parvient pas à atteindre le succès. Chaque année, il peint une toile avec l’espoir qu’elle soit exposée au salon, en vain. 

Ce roman décrit le désespoir, le tourment, la fatigue, l’orgueil mais aussi le jugement sévère sur son propre travail. 

Et c’est aussi la bêtise, les œillères du publique qui est ainsi décrite. Les articles de journalistes imbéciles et bourgeois qui couvrent l’artiste de boue, sans ne rien y comprendre. 

Toutefois, quelque chose me surprend et me paraît peu plausible : Claude détruit ses toiles, dès lors qu’il les trouve ratées, mauvaises, incomplètes. Il me semble pourtant que l’artiste qui garderait son travail ancien pourrait le comparer, pour que cette conservation puisse servir à progresser et à mesurer cette progression. 

Non, Claude ne songe qu’à la toile future, à la suivante. Pour mieux y parvenir, il se débarrasse presque du travail de la toile en cours. Claude est un travailleur acharné mais également un utopiste et un rêveur: sa meilleure toile, il l’a imaginée,  mais la voit toujours comme l’hypothétique prochaine, et non celle pour laquelle il travaille durement au présent. Le rêve de la toile parfaite l’obsède d’une façon que chaque idée nouvelle qu’il trouve n’est pas encore assez puissante pour devenir son œuvre majeure. 

L’art est vu comme un poison empêchant le bonheur, un monstre qui pousse à travailler, à tout négliger au profit de l’œuvre. Ce travail harassant mange l’homme, le ronge, sans jamais ne lui procurer de grandes joies: chaque œuvre terminée est aussitôt jugée sévèrement par son créateur, jamais satisfait de son travail. Le soulagement du travail terminé n’est que temporaire. A peine s’il existe, d’ailleurs. Bientôt viendra  l’urgence de créer prochaine œuvre et les doutes et tourments qui vont avec. 

L’art, le travail artistique volent la vie de l’homme, lui ôtant définitivement toute légèreté, ne lui offrant que des perspectives de tortures et d’éreintements. 

Ironie du sort, le « plein air » peint par Claude, hué quinze ans plus tôt, est copié - et son tableau est même plagié - et finit par triompher au salon. 

Je ne sais pas peindre. Et c’est même pire : la peinture ne m’intéresse guère. Seulement, j’imagine, à raison, que cet art majeur se fait de la même manière que la littérature ou la poésie, c’est à dire à force de travail acharné et de douleurs. 

J’aurais d’ailleurs aimé que pour ce thème, Zola choisisse la littérature. À défaut, il l’évoque tout de même par le biais de Sandoz, l’ami écrivain de Claude. Et c’est Zola lui-même qu’il décrit en ce personnage secondaire. Sandoz, jeune, décrit le projet des Rougon-Maquart. 

 

 

« L’œuvre », c’est aussi une histoire d’amour. Ou comment une femme peut, très momentanément, éloigner l’artiste de son œuvre, lui faire passer l’envie de travailler à son art. Très temporairement cependant. 

Car c’est surtout, par amour,  l’abnégation de toute une vie qui est décrite. Christine va, par exemple, renoncer d’elle-même à sa vie de famille à la campagne pour que l’artiste retrouve Paris.  Christine est une femme amoureuse, acceptant et pardonnant tout, négligeant même son enfant au profit de l’homme qu’elle aime. 

La femme est triste, jalouse de la peinture, malheureuse de se sentir à la deuxième place, toujours derrière l’art. Le chagrin de voir s’éloigner l’homme qu’elle aime la dévore. Christine sent son homme lui échapper à chaque fois qu’il peint. 

Ces tourments de la femme amoureuse et fascinée me surprennent. Il me semble qu’une femme n’est jamais jalouse d’une œuvre. Christine est jalouse... de sa propre copie représentée sur une toile. Elle est jalouse de son image. Elle sent en la femme peinte la rivale suprême, la maîtresse du mari. D’ailleurs, elle se sent joyeuse lorsque Claude « tue » l’autre femme en crevant sa toile du poing. Et cette jalousie me paraît peu plausible. D’ailleurs, comble du paradoxe : lorsque Christine est tout à fait trompée par Claude, elle fait preuve d’une plus grand indulgence, une autre femme étant moins considérée comme un danger que son œuvre. Étrangeté qui selon moi est assez approximative en matière de psychologie féminine. 

Ce n’est pas cela qui tourmente une femme d’artiste, mais le temps que l’homme passe occupé à autre chose qu’à elle ou à son foyer. C’est que l’art  l’éloigne de la normalité de mari. 

Claude est un mari égoïste, qui a parfois des brusqueries involontaires envers sa femme. L’artiste ne voit plus ni femme ni enfant lorsqu’il est en création. Les choses du ménage, comme le manque d’argent, lui sont étrangères et restent très éloignées de lui. Christine doit assurer le quotidien, gérer les choses pratiques comme si elle vivait avec un enfant. 

Claude épouse Christine par une sorte de pitié. Comme pour se faire pardonner de n’être pas un mari normal, de ne pas considérer sa femme comme sa priorité . Il l’épouse ainsi presque sans le vouloir. Comme une bonté pour lui faire oublier sa peine de femme négligée. 

Et quand elle lui sert de modèle, elle est jalouse encore: lui ne voit plus que le modèle et la peinture en elle, et non plus la femme. Christine, ainsi, se torture toujours d’amour. 

L’artiste ne semble même plus désirer de femme. Sa puissance, sa virilité ne s’expriment que dans la création. Et là encore, cela laisserait supposer que l’homme qui crée n’a plus de sexualité, plus de désirs physiques, le tout étant comme remplacé par la puissance créatrice. Mais c’est nier l’homme à mon avis. 

À la fin, Christine croit gagner la partie, en lui faisant promettre de ne plus jamais peindre et de ne l’aimer qu’elle. Effort vain, égoïste et puéril. 

Je me suis intéressée également à l’enfant, négligé par son père artiste, et par une mère trop amoureuse pour être aimante. L’enfant est de trop au milieu de l’atelier, comme un intrus et une charge. 

Si déjà une femme est négligée par l’homme qui n’est passionné que de son art, un enfant est tout à fait un poids inutile. D’ailleurs, l’enfant, tout à fait livré à lui-même, méprisé, oublié, s’élevant seul, évolue mal.

 

Il est presque haïs par sa mère, ayant gâté son corps de jeune modèle. 

Entre le père qui ne vit que pour son art, et la mère qui ne vit que pour l’artiste, l’enfant n’est rien. Dans sa douzième année, il en tombe malade et en meurt. 

Et, le comble est que la seule œuvre que Claude réussit à faire entrer au salon est « L’enfant mort ». Et ce n’est qu’en regardant son tableau, au salon, que l’artiste éprouve quelque tristesse de la mort de son enfant. Ou plutôt, il souffre de l’indifférence de la foule pour le tableau présentant son enfant mort. Il ne ressent que par rapport à ses œuvres : sa femme, son fils, il n’a de sentiments pour eux qu’à les voir peints par lui. 

Le commerce de l’art, les spéculations, l’œuvre d’art comme placement financier sont également dénoncés . La valeur pécuniaire, le cours de l’art comme outrage à l’art lui-même, qui corrompt l’artiste et le travail. 

L’argent d’ailleurs est très présent dans ce roman. Entre les artistes miséreux, ceux qui épousent une fille riche et ceux qui renient l’art au profit du facile et du vendable pour en gagner. 

D’ailleurs, Claude, tombé dans une grande misère, doit se résoudre un temps lui aussi  à produire une peinture alimentaire, ce qui lui fait l’effet de devoir se travestir et le dégoûte. Il se sent déchoir à peindre pour vendre. 

Évidemment, c’est très bien écrit. Zola est fort en style, et c’est toujours très propre et fluide. Admirable d’écriture. 

Les tortures de la création sont bien décrites : Zola sait de quoi il parle. Dommage encore qu’il n’aie pas choisi l’écriture pour traiter du sujet. 

Pour autant, ce roman de Zola, bien que très bon, ne diffère guère des autres, le sujet mis à part. Comme dans chacun de ses romans, les caractéristiques des personnages sont exacerbés.

Ainsi, le génie incompris flirte avec la folie. De même, la fin est tragique. Le misérabilisme n’est pas loin, c’est bien du Zola. Et ça me fait l’effet d’une répétition. Dans le dernier Zola que j’ai lu , « Une page d’amour », déjà se trouvaient le corbillard et le cimetière, tout comme dans « La faute de L’abbé Mouret », qui finit par la mort tragique et inéluctable d’une jeune fille. 

Par ailleurs - et c’est un défaut lorsque ça n’a d’utilité que d’asseoir sa théorie du détraquement héréditaire - Zola, par son fatalisme, empêche l’artiste de devenir un grand homme, pour la raison qu’il est un Lantier. 

N’importe, Zola est un artiste. Il ne déçoit pas d’écriture. Dans le style, la précision, le mot juste, il fait preuve d’une redoutable perfection d’écriture. Zola excelle à ce niveau, c’est certain. 

 

Extrait choisi: 

 

Sandoz:

« Je vais prendre une famille, et j’en étudierai les membres, un à un, d’où ils viennent, où ils vont, comment ils réagissent les uns sur les autres ; enfin, une humanité en petit, la façon dont l’humanité pousse et se comporte… D’autre part, je mettrai mes bonshommes dans une période historique déterminée, ce qui me donnera le milieu et les circonstances, un morceau d’histoire… Hein ? tu comprends, une série de bouquins, quinze, vingt bouquins, des épisodes qui se tiendront, tout en ayant chacun son cadre à part, une suite de romans à me bâtir une maison pour mes vieux jours, s’ils ne m’écrasent pas! » 

 

" Le commencement de la semaine fut désastreux pour Claude. Il était tombé dans un de ces doutes qui lui faisaient exécrer la peinture, d'une exécration d'amant trahi, accablant l'infidèle d'insultes, torturé du besoin de l'adorer encore; et, le jeudi, après trois horribles journées de lutte vaine et solitaire, il sortit dès huit heures du matin, il referma violemment la porte, si écœuré de lui-même, qu'il jurait de ne plus toucher un pinceau. Quand une de ces crises le détraquait, il n'avait qu'un remède: s'oublier, aller se prendre de querelle avec des camarades, marcher surtout, marcher au travers de Paris, jusqu'à ce que la chaleur et l'odeur de bataille des pavés lui eussent remis du cœur au ventre. "

 

À venir (ordre non défini): 

« Laïcité et religion », Michel Onfray

« Journal intégral », Julien Green 

« Éloge du doute », Patrick Davido

« Les hauts de Hurlevent », Emily Brontë

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08 février 2020

Un jour, j’ai eu une mère

Il faisait beau, ce matin de juillet, quand ma mère décida d’une promenade en tête à tête. Juste elle et moi. J’avais alors dix ans, et j’étais sans doute bien trop naïve pour toute forme d’anticipation. 

Une ballade! J’ai accueilli la perspective avec une joie innocente. Et c’est ainsi que nous avons marché plusieurs heures, l’une à côté de l’autre, arpentant la campagne, tout en bavardant et plaisantant gaiement. 

La journée était belle. J’étais en vacances pour longtemps. Le soleil brillait. L’air était doux. La nature était jolie, accueillante, odorante, colorée. Tout l’univers semblait en parfaite adéquation avec mon état d’âme. L’air tiède caressait tendrement mes bras nus tandis que ses paroles aimables me berçaient comme des étreintes chaudes. 

Dorlotée de tous côtés, heureuse, légère, je ne prêtais pas attention à la direction que nous prenions. J’étais confiante, me laissant conduire et étourdir comme dans un rêve agréable. 

La vue du lac, au loin, m’a à la fois réjouie et étonnée. Elle avait donc prévu? 

Elle avait.

 Dans son sac, que j’avais à peine remarqué, deux piques-niques et des affaires de plage. 

Les sandwiches étaient divins. L’eau était bonne. Le sable collait aux pieds nus sur la plage. Le soleil nous brûlait le visage. 

C’était donc ça, le bonheur ? Avoir une mère enfin, détendue, disponible et attentive.

J’ai jouis de cette journée en dehors du temps sans grand étonnement, étrangement. J’étais trop jeune, sans doute, pour interpréter quoi que ce soit. Trop insuffisante d’expérience pour comprendre. 

Quelques jours plus tard, elle se suicidait. Qu’a pu motiver cette mère , qui n’a jamais été capable d’égards pour sa fille , à lui offrir une vraie journée d’enfant ? 

Avait-elle la volonté de me laisser un bon souvenir d’elle? 

À moins que cette décontraction inattendue fut le fruit d’un soulagement récent, de la perspective de ne bientôt plus devoir supporter le poids de la vie?

Je ne le saurai jamais. Je ne peux que supposer. 

Je sais simplement qu’un jour, en juillet, j’ai eu une mère.

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