Une liaison sadomasochiste et sulfureuse unit, depuis quatre ans, un prince de la finance et un prostituée de luxe. Si la femme soumise est souvent le jouet sexuel du richissime homme d’affaires, parfois les rôles s’inversent : le tout-puissant homme jouit aussi d’être humilié, maltraité, enveloppé dans une combinaison en latex et de se faire violer la bouche par un revolver chargé. Sa vie comporte si peu de soucis qu’il a besoin d’adrénaline. Il joue avec le danger, avec la mort. Il chasse l’éléphant en Afrique et baise avec une femme potentiellement dangereuse à qui pourtant il offre un revolver, qu’ils utilisent dans leurs jeux sexuels. C’est un piètre homme, au fond. Il utilise ses petits pouvoirs pour diriger le monde, et se sent puissant de butter de gros mammifères. En dehors de ça, le vide, à part sa maîtresse, sa « secrétaire sexuelle », une femme paumee et vénale, qui l’aime au fond, mais d’un amour de folle. Elle lui demande de l’épouser, il refuse. Elle lui demande un million de dollars à la place, parce que ça vaut bien un mariage, parce qu’elle lui a donné son corps entier, et tout son être. Cela vaut bien un million de dollars, non ? Ce ne serait qu’une preuve d’amour. C’est si peu d’argent, après tout, pour un multi milliardaire. C’est comme se couper une mèche de cheveux et l’offrir à l’être aimé, lui faire un virement d’un million, exactement pareil. Un symbole sacré, seulement ça. La preuve : elle ne l’aurait même pas utilisé, cet argent. Elle le voulait comme une relique. D’ailleurs, ne paye-t-il pas des œuvres d’art une petite fortune ? Elle est son œuvre en art, sa plus belle. Elle mérite la dépense. Aucun tableau ne l’a fait ejaculer comme elle peut le faire. L’amant hésite, elle lui fait du chantage, refuse de le voir. Il cède par faiblesse : il s’est accoutumé à la présence de sa putain, et surtout à pouvoir disposer d’une femme dont il peut jouir à sa guise. Il lui fait un virement puis se rétracte, et reprend le million : « C’est cher payé pour une putain! ». 

Vexation, amertume, dépit, haine. Elle songe à le faire chanter. N’a-t-elle pas des photos de lui très compromettantes ? Et puis non, finalement. Ne pas se venger ainsi. Alors, elle lui enfile la combinaison de latex, et au cours d’une séance sadomasochiste, elle tire sur lui à bout portant. Les dernières balles, c’est pour l’achever. Elle a appris ça de lui : on ne laisse pas un animal agoniser, c’est cruel. Elle l’aime, alors elle abrège ses souffrances. Voilà. 

Le roman commence après le meurtre. Elle réécrit l’histoire depuis sa prison, commençant par les coups de feu tirés dans la combinaison en latex. S’il avait été face à elle, visage découvert, elle n’aurait jamais pu tirer. Elle l’aime ! Alors elle l’a habillé avant. C’était comme tirer dans une poupée en latex. Ensuite la fuite, puis les interrogatoires de la police, l’hôpital psychiatrique et enfin la prison. C’est tout. 

Lui, c’est Édouard Stern. Regis Jauffret n’a rien inventé. Il a lu le fait divers, et l’idée de le réécrire du point de vue de la meurtrière lui a plu. C’est un roman pour voyeuristes, assurément. On y trouve tout ce qui fascine : le pouvoir, l’argent, les perversions sexuelles, la perversité, la convoitise, la violence, la folie, la transgression. On le lit comme on regarde par la vitre de la voiture lorsque l’on dépasse un accident de la route. On voudrait bien voir, peut-être un corps, une main arrachée, un peu de sordide. C’est un brin malsain et surtout sans intérêt, et pourtant on ne peut guère s’en empêcher. 

Cependant, en art, le sordide et l’indécence doivent avoir un but, une finalité étudiée, autrement c’est juste une suite de trash dont le lecteur se blase. C’est presque gratuit, à moins d’avoir le goût également des histoires à la DSK : jouir de la chute d’un homme puissant, victime de sa sexualité. Je suppose que ça conforte le lecteur dans sa moraline : Ah ! Il l’a bien cherché ! 

Hey oui. Sans doute l’a-t-il cherché, d’ailleurs. Pourquoi pas ? Il n’ignorait pas qu’elle était dérangée et qu’elle tenait à ce million. Il s’est cependant laissé attacher, sachant qu’elle possédait un flingue. C’est lui-même qui lui avait offert et appris à s’en servir ! Il aurait pu aussi bien se tuer lors de l’une de ses partie de chasse, où se faire descendre par l’un de ses nombreux ennemis. Aimer le danger et le frôler, c’est aussi ne pas ignorer qu’on peut y laisser sa vie. 

Et après ? Se prendre une balle en érection, n’est-ce pas une belle façon de crever ? À moins que l’excitation sexuelle lui ait fait oublier tout ça, et perdre toute rationalité. Possible aussi. Un homme qui bande ne réfléchit pas. Mais alors, pourquoi ne pas l’écrire ? Choisir une hypothèse, la développer, tenter d’expliquer. 

La préface était prometteuse, pourtant : « Je suis romancier [...] , je ne respecte ni vivants ni morts ni leur réputation, ni la morale. Surtout pas la morale », mais l’ensemble est décevant. Le support n’est pas sans intérêt, au fond : lui est assoiffé de pouvoir, d’argent, de violence et de sexe . Et elle, elle est étrangement cinglée. Deux être psychiquement torturés et hors normes, en somme. Une analyse psychologique pertinente et profonde aurait pu engendrer un chef-d’œuvre. Mais non, c’est plat. Ça se contente de décrire, ça n’explique rien. Aucun processus logique (car même les fous ont une logique) n’est explicité. Jauffret a sans doute cru se montrer audacieux, en donnant à voir le cul, le revolver dressé comme une bite dans des parties fines et scandaleuses. Il s’est trompé : c’est facile à faire, ça. La vraie audace aurait été de se lancer dans une analyse pertinente, de creuser, d’oser la dimension psychologique intelligente, le grand recul. Non. Trop compliqué, ça. Et moins vendeur. Sans doute.