Le courage d’être différent est un recueil d’aphorismes écrits par Emerson ou prononcés lors de ses conférences. Ces textes, extraits de différents essais, ont été choisis par l’éditeur sur ce thème énoncé en sous-titre : aller là où le chemin n’est pas encore tracé. C’est assez fâcheux, ce regroupement, dans le sens où je préfère de loin lire un recueil ou un essai construit par l’auteur lui-même, mais je l’ignorais lorsque je l’ai commandé. Ce n’est pourtant pas un Digest, mais une compilation des préceptes les plus évidents de la pensée de Emerson en matière d’élévation individuelle. On dirait de nos jours : de développement personnel. Ainsi, Emerson guide son lecteur, l’incite à devenir quelqu’un, à se dégager de l’emprise des autres, c’est à dire du conformisme. 

S’il conseille à son lecteur de ne point imiter le commun, il l’encourage pourtant, dans un premier temps, à avoir des modèles , c’est à dire des individus exceptionnels et exemplaires qui doivent lui servir d’exemple. Seulement, la posture d’admiration ne devra pas durer. Dans un second temps, l’individu devra trouver en eux des failles qui l’encourageront à les dépasser. C’est qu’un admirable ne doit pas être érigé en archétype éternellement. À quoi bon toujours lever les yeux vers l’inaccessible, tandis que l’on reste désespérément tout en bas ? Les Grands que l’on a élus doivent être déchus de leur piédestal à mesure que l’on s’élève. Le génie est en chacun de nous. Ces gens qui nous admirons ont tout simplement exploité le leur, par force détermination et discipline personnelle. Et s’ils l’ont fait, nous pouvons le faire aussi, et même aller au delà. Non pas aisément, mais à force de travail et de résolutions tranchées. Rejoindre ceux qui nous admirons est du moins le but que nous devons toujours chercher à atteindre. L’imitation du génie n’est qu’une étape et non une fin. Elle permet de savoir ce que l’on souhaite être, et de s’émanciper de ce qui est « trop humain », c’est à dire, pour Emerson, commun et répandu. Plus tard, il faut s’en affranchir et devenir le génie soi-même. L’admirable est un outil à cette fin, en somme. 

Je n’ai pas attendu Emerson pour mettre cela en pratique. C’est de manière bien naturelle que je procède ainsi. Lorsque je rencontre quelqu’un qui me paraît digne d’admiration, je vais tenter de l’imiter d’abord en ce qu’il m’est admirable plutôt que de l’idolâtrer en bête fan passive qui s’estime éternellement inférieure et tout à fait incapable de le rejoindre dans ses hauteurs. Pour ne pas stagner dans cet état de subalterne, je vais l’observer autant que je puis et tenter de trouver peu à peu - sans me forcer pourtant, ni en inventer- ses faiblesses. Un individu ne peut pas être plus élevé que soi en tous points, ou alors c’est que l’on n’a vraiment aucune valeur ! Il y a bien des domaines où je puis l’égaler aisément ou même dans lesquels je le surpasse déjà. Ce regard objectif sur ses lacunes va me permettre de ne plus le considérer comme objet d’un culte éternel mais comme un point à atteindre et puis à dépasser. Ses défauts le banalisent, d’une certaine manière, afin de ne pas le croire inaccessible. Une fois que je me sais égale ou supérieure dans les domaines où il n’excelle pas, déjà je peux lui serrer la main : il n’est plus le maître et moi le disciple. Et, armée de cette assurance nouvelle, d’une confiance quasi inébranlable en mes capacités de dépassement de l’autre - ne serait-ce que sur un aspect de moindre importance - je vais m’attaquer, confiante, à la plus grosse partie : m’élever à son niveau dans ce en quoi il me surpasse nettement. Et, peu à peu, sortir de cet état de subjugation, parce que regarder toujours d’en bas les hauteurs, c’est ne jamais accéder à l’admiration de soi. Et je suis la seule personne au monde avec qui je dois vivre durant toute mon existence. Pourquoi admirer sans cesse un autre quand c’est avec moi seule que je dois vivre ? Comment ma supporter (m’aimer) sans me reconnaître une valeur objective, sans me donner les moyens de m’élever ? Je sais comment, pourtant. Il me suffit de regarder autour de moi. On peut tout à faire « vivre » sans ne rien faire pour s’admirer : en étant commun, en se conformant et en n’ayant pas ses propres idées ni propres lois, c’est à dire en se référant sans cesse aux dictons sans les interroger, et en se trouvant du mérite à être conforme à la multitude. 

Pour Emerson, le principal ennemi de la confiance en soi et de l’élévation est le conformisme. Le conformisme n’aime pas la vérité ni les génies. Il est une capitulation, un renoncement à ce que nous sommes et à notre élévation au profit d’un grégarisme confortable. Un vrai individu ne peut être conformiste. Ainsi, les vertus communes ne doivent plus guider nos actes ni nos pensées. Une vie moralement vertueuse n’est qu’une parade aux antipodes d’une authenticité et d’une intégrité qui élèvent. Ce que pensent les gens de nous ne doit jamais entrer en ligne de compte dans nos décisions nos paroles. Voilà toute la différence entre la grandeur et la bassesse : le grand agit avec pour seul guide sa conscience et sa raison, tandis que le piètre songe : « Qu’est-ce que les autres vont penser de mon action ?». Cette seconde option est d’ailleurs la plus facile, mais la plus lâche aussi. Elle est celle de ceux qui manquent d’indépendance et qui craignent la solitude : des enfants, en somme. 

Ainsi, un individu devrait toujours se défier de ce qui est considéré par la multitude comme une vertu. La bonté, la sympathie, ne devraient selon lui s’exprimer uniquement lorsque cet élan nous est naturel et non parce que la morale nous l’a dicté. J’ai souri en lisant comme Emerson se sentait coupable après avoir donné une pièce à un mendiant dans la rue, parce qu’il a succombé à une faiblesse, à un automatisme de morale, à un conformisme, plutôt que de s’interroger lui-même sur son envie de générosité. Et il s’en veut et se reproche tout ce qu’il fait et qui ne lui a pas été dicté par sa propre raison ou son propre coeur. En donnant une preuve de générosité parce qu’il se sait observé, parce qu’un autre avant lui a donné, parce que c’est un acte généreux, Emerson estime perdre en intégrité et en individualité. Il n’a écouté ni ses idées ni son instinct. Il devient le mendiant : n’ayant pas choisi sa moralité, sa pensée, mais ayant laissé la société les choisir pour lui, il en accepte l’aumône plutôt que d’être autonome. Ce n’est pas qu’il ne veut rien donner, c’est qu’il refuse, en tant qu’individu, de se soumettre aux lois morales et aux usages sans y avoir réfléchi ou en avoir eu envie lui-même. La grande vertu devrait selon lui se résumer en une confiance en soi inébranlable, qui serait le fruit de réflexions poussées, de raison, de recherche constante de la vérité et d’un grand éloignement de tout ce qui est dicté par les usages, les principes, la morale. L’homme détaché de tout cela ose se tenir debout sans soutien. Il est sa propre boussole. 

En renonçant aux usages et au conformisme, il renonce logiquement au grégarisme. Si la solitude complète est impraticable, si la société est une fatalité pour l’homme, il n’en reste pas moins que la solitude est nécessaire à qui aspire à devenir un individu. La foule ne détient pas la vérité mais répète des préceptes acquis. Sa compagnie prolongée pollue, corrompt l’homme. Ce dernier ne peut accéder à sa vérité que s’il recherche la solitude. 

L’homme libre (seul) est autonome en tous points. Il doit cultiver son auto-suffisance, parce qu’un service rendu est toujours un dû, parce qu’accepter de l’aide, c’est devoir, à un autre moment, céder à un contrat tacite et devoir rendre l’aide même si l’on ne le veut pas. C’est se corrompt. La réalisation de soi ne peut se faire sans une grande autonomie. L’autonomie est la volonté et le courage de rester soi en plein milieu de la foule. L’individu autonome au sens où l’entend Emerson est celui qui résiste aux pressions mondaines, au chantage moral, aux convenances, c’est celui qui s’affirme, même seul au milieu d’une foule, car il sait que ses opinions et son intégrité valent mieux que n’importe quel précepte et n’importe quelle compagnie, aussi agréable soit-elle. 

Passés les termes d’importance, ce recueil comprend aussi des idées secondaires mais qui m’ont fort intéressée. Emerson questionne, entre autres, le voyage. Il décrit le voyage (le lieu de vacances ou d’exploration ) comme « le paradis des fous ». Visiter un lieu ne lui est rien, et ne devrait n’être rien pour quiconque un peu élevé. Si l’homme a besoin de voyager pour voir des lieux splendides et exotiques, alors cette envie est la conséquence d’un fâcheux manque d’imagination. S’il se rend en des lieux à la mode, c’est le conformisme et la mondanité qui l’y poussent, et donc il n’est pas un individu mais un un élément du troupeau de moutons qui suit bêtement ses congénères sans s’interroger. Enfin, si le voyage a pour but la mémoire personnelle (lieux de l’enfance, du premier amour), c’est bien piètre encore. Le regret, la mélancolie, la nostalgie sont des poses, des sentiments communs et surjoués pour se sentir éprouver quelque chose. Et je rajouterais une autre raison de voyage : la mémoire historique. Visiter de vieilles pierres en s’imaginant, par exemple, les égyptiens devant une pyramide, c’est également une manière convenue et solennelle d’appréhender les monuments anciens plus qu’un réel sentiment inspiré par notre individualité. 

Enfin, j’ai choisi de terminer par la chance. Pour Emerson, seuls les hommes peu profonds croient en la chance. Pour lui, la chance est un mot évoqué par ceux qui n’agissent pas. Ils disent alors « untel a eu de la chance, si j’avais la chance de pouvoir ... », mais il n’est nulle question de chance dans une réussite. La chance désigne en réalité la ténacité dans les projets. Ce n’est pas le hasard qui apporte une victoire, mais c’est le travail qui fait la victoire. Évidemment, certains atteindront la fortune ou le succès par hasard, mais alors ce ne sera pas une victoire. L’homme intègre et en recherche constante de vérité ne considérera pas ce coup du sort comme une réussite personnelle dont il peut être fier. Seul ce qui lui sera apporté par ses efforts sera considéré par lui comme une victoire. 

Le style de Emerson est bon, mais simple. Il est méticuleux et fait preuve d’une extrême précision dans les termes employés. Sa pensée est toujours formulée clairement, sans fioritures ni tournures compliquées. Le tout est à la portée du plus grand nombre. D’ailleurs, Emerson donne toujours des exemples ou prend des temps de reformulation. Il maîtrise l’art de la pédagogie et de la démonstration claire. 

L’étude de son contemporain est pointue, mais plus « douce » que celle de Nietzsche. Cette comparaison ne doit rien au hasard : j’ai pensé aux idées développées par Nietzsche dès les premières lignes, et j’ai appris ensuite que ce dernier admirait Emerson, à juste titre. Mais contrairement à Nietzsche, Emerson ne méprise pas son contemporain : on lit à chaque page un espoir de le redresser, de lui apprendre, de le guider, de lui montrer le chemin. Espoir que Nietzsche avait perdu, et à raison : l’homme n’a guère changé depuis Emerson ni même depuis Nietzsche. Il a même possiblement déchu encore. Emerson est donc moins visionnaire, moins pertinent et perspicace que Nietzsche dans le sens où il croit en l’individu. Il développe à peu près les mêmes idées mais est bien plus « mou » (je dirais : gentil). Cependant, contrairement à Nietzsche, Emerson inclut la femme dans qui il juge un individu en devenir. Elle a selon lui les mêmes moyens que l’homme d’accéder à son élévation. Cette idée lui est d’ailleurs ni évidente qu’il ne la mentionne même pas clairement, mais se contente d’inclure un féminin là où cela lui paraît nécessaire : « Si votre épouse ou votre mari vous dit que .... ». J’ignore si c’est parce que, déjà à cette époque, la femme américaine fait montre de plus de capacités que la femme européenne contemporaine de Nietzsche, ou si c’est parce que Nietzsche connaissait si peu la femme qu’il n’a jamais cherché à l’inclure dans quoi que ce fut. Toujours est-il que ce dernier a manqué d’imagination et de perspicacité en se sachant pas se figurer une femme tout à fait détachée de conventions. 

 

Extraits choisis : 

 

« Être vous-même dans un monde qui tente constamment de vous rendre autre chose que ce que vous êtes est le plus grands des accomplissements. » 

 

« Trêve à l’hospitalité et à l’affection mensongère. Ne vivons pas selon les attentes de ces gens trompés trompeurs avec qui l’on échange. Dites-leurs : « Père, mère, conjoint, enfant, frère, ami, jusqu’ici j’ai vécu avec vous dans les apparences. Désormais j’appartiens à la vérité. À partir de ce jour, je n’obéis à aucune autre loi que la loi éternelle. Je n’aurai pas d’engagement formel mais des rapprochements. Je m’efforcerai de subvenir aux besoins de mes parents, de ma famille, d’être loyal envers mon conjoint ou ma conjointe, mais je dois entretenir ces relations selon un modèle nouveau et sans précédent. Je me distance de vos coutumes. Je dois être moi-même. Je ne peux plus me segmenter pour vous, ni vous pour moi. Si vous pouvez m’aimer pour ce que je suis, nous n’en serons que plus heureux. Si cela vous est impossible, je m’efforcerai malgré tout de mériter vos affections. Je ne cacherai pas mes goûts ni mes aversions. Je ferai tellement confiance à la valeur de l’authenticité que j’accomplirai jour et nuit ce qui me réjouit et ce que me prescrit mon coeur. Si vous êtes noble, je vous aimerai. Si vous ne l’êtes pas, je ne vous blesserai pas ni ne me décevrai moi-même avec des attentions hypocrites. Si vous êtes vrais mais dans une vérité différente de la mienne, restez fidèles à vos amis, je resterai fidèle aux miens. Je ne fais pas ça égoïstement mais humblement et sincèrement. C’est autant votre intérêt que le mien et celui de tous les individus de vivre dans la franchise alors que nous avons vécu dans le mensonge. Cela vous semble-t-il cruel ? Vous aimerez bientôt ce que votre nature et la mienne nous prescrit, et si nous lui sommes fidèles, elle nous mènera à bon port. »

Bien sûr, je risque de peiner mes amis mais je ne peux pas sacrifier ma liberté et mon pouvoir pour ménager leur sensibilité. Par ailleurs, chacun a ses moments de lucidité, et devant la vérité irréfutable, je serai compris et possiblement imité. Le peuple s’imagine que le rejet des critères répandus est le rejet de tous les critères, une sorte d’opposition à toute loi, et l’on sait que le sensualiste audacieux se sert de la philosophie pour anoblir ses crimes. Cependant la loi de la conscience est toujours en vigueur. Il existe alors deux façons d’être absout. Nous devons choisir l’une ou l’autre. Le voie directe ou la voie réfléchie. Soit je pense avoir bien agi avec mon père, ma mère, mon voisin, mon cousin, ma ville, mon chat et mon chien, et j’essaie de voir si l’on a quelque chose à me reprocher. Ou encore je peux ignorer ce réflexe normal et me justifier moi-même. J’ai mes critères stricts et mon cercle parfait. Je refuse de considérer comme devoir des tâches habituellement considérées comme telles. Et si je peux me libérer de ce genre d’obligation, je me dispense du même coup du code répandu. Si quelqu’un s’imagine que c’est une attitude dilettante, qu’il tente de s’y soumettre une seule journée. En vérité, il faut quelque chose de providentiel pour se distancer des normes établies et avoir l’audace de se faire confiance pour être son propre maître à penser. Il faut un grand courage, la fidélité à sa volonté, un regard clair, pour tenir lieu à soi-même à la fois de doctrine, de société et de loi. »