Une vie de toquée (fiction)

Se réveiller a cinq heures du matin chaque jour que Dieu fait

Commencer par faire son lit au carré sans tarder

Puis vérifier que tout, autour de soi, est parfait

Chaque coussin est inspecté, chaque plis est traqué

Et puis se laver les mains juste après

Pas de place pour un petit déjeuner

Ca met des miettes, après faut nettoyer

Manger, c’est prendre du retard sur toute la journée

Mieux vaut commencer au plus tôt à astiquer

Et avant tout ça, les mains doivent être frottées

La cuisine serait propre pour n’importe quel être humain

Mais la non, elle est plus que désordonnée

Il reste par ci par la quelques miettes de pain

Il va falloir tout aspirer, et recommencer

Et ensuite se laver les mains

Mince, une envie pressante bouscule le planning élaboré

C’est la guigne, ça gâche tout, ça fâche beaucoup

Surtout qu’hier soir il y avait des invités

Ils sont allés aux toilettes à tous les coups

Sans s’être lavés les mains surtout

Il faut désinfecter la poignée de la porte

La cuvette aussi, avant et après

Traquer la moindre bactérie jusqu’à ce qu’on sorte

Inspecter chaque millimètre carré

Et bien sur se laver les mains dans la foulée

La première douche sur les deux journalières

Sera prise après la chasse à d’improbables poussières

Le plus laborieux,  c’est pas de se laver

C’est de ré aligner tous les produits déplacés

Et de se relaver les mains après

Mince, ça a mis des gouttes d’eau

Vite un chiffon pour essuyer le lavabo

Effaçons aussi toute trace de savons

Mais à quoi bon ?

Car il est largement temps de se repasser les mains sous l’eau

Le rituel va pouvoir commencer

Pas les petites obsessions, non, le rituel, le vrai

Passer des heures à astiquer, nettoyer, ranger, traquer, inspecter, vérifier

En oublier le boire et le manger

Juste penser a se laver les mains à intervalles réguliers

Les bibelots doivent être symétriquement disposés

Mais aussi identiquement écartés

Les couverts dans le tiroir bien rangés

Tous dans le même sens, c’est obligé

Les mains devront, après cela, être relavées

Une course à faire, il faut sortir

A l’extérieur, c’est le martyre

Ca va être dur de ne pas se salir

Ca va être dur de ne pas se trahir

Et y’aura ‘t il un endroit propre pour au moins se rincer les mains ?

Avant de partir, il faut vérifier

Que le gaz est bien fermé, que tout a été fait

Qu’il n’y a aucun danger, que l’on a tout bouclé

Que toutes les issues sont verrouillées, que tout est parfait

Puis les mains, faut pas oublier de bien les frictionner

Fermer la porte a clef

La rouvrir, juste pour vérifier qu’elle était fermée

Le refermer, et enfin penser a s’en aller

Fouiller son sac a main pour être sur d’y avoir déposé les clefs

Pas de souci, pour les mains, le paquet de lingettes est pas bien loin

De retour chez soi, enfin

Inspecter chaque recoin

S’assurer que tous les objets, immobiles depuis des années

Sont restés durant ce laps de temps bien alignés

Et  pouvoir enfin se purifier les mains

Prendre la deuxième douche de la journée

Enduire de crème des mains abîmées

Ces mains que l’abus de savon a séchées

A quoi bon les bichonner ?

Dans trente seconde, elles seront à nouveau immergées

Répondre au téléphone qui se met sonner

Ne pas suivre la conversation, bien trop troublée

La désinfection du combiné a se matin été oubliée

Une impasse pareille, ça fait beaucoup culpabiliser

Après les mains, l’appareil sera entièrement décrassé

Recevoir  son fiancé à la nuit tombée

Essayer de décompresser, vouloir se relaxer

Avoir du mal a y arriver

Il dérange tout sans en être gêné

Sans même s’être décrotté les mains à son arrivée

Faut il lui faire remarquer ?

Et risquer, une fois encore, de tout gâcher ?

Il répondra que la belle en a un grain

Autant se laisser aller aux câlins

Après lui avoir demandé, quand même, de se laver les mains

Faire l’amour, sans aucune sérénité

Penser que les draps seront à changer

Ca gâche le plaisir, mais impossible de chasser l’idée

Désirer plutôt une troisième douche non programmée

Quitte à se laver les mains, autant entièrement se débarbouiller

L’amoureux rentrera dormir chez lui

Ne supportant plus d’être traité ainsi

N’acceptant pas d’être épié, ni de se plier

A la règle de la maisonnée

Ses mains, il a pas envie de se le relaver !

Des enfants, il y en a pas ici

Pour des gosses, ça serait pas une vie

Les rituels ne laissent aucune place à la fantaisie

Avec cette maladie, tous les plaisirs sont bannis

Mis à part celui d’avoir les mains immergées

Se coucher seule après avoir changé les draps

Et seulement après les avoir lavés

Demain dés l’aube ils seront pliés, rangés

Ou peut être même ce soir, sinon on ne dormira pas

Et se savonner les mains en dernier

Se relever dans la nuit, car on a pas vérifié

Que les bibelots n’ont pas été touchés

Peut être même qu’ils sont déplacés

De toute façon, on se serait levée

On ne peut pas dormir les mains souillées

Cette nuit la on ne se recouchera pas

Sur la porte vitrée, il y a des traces de doigts

Elles doivent disparaître vite fait bien fait

Les traces de doigts, c’est le prix à payer

Quand les mains sont pas assez souvent nettoyées

C’est le matin, tout va recommencer

Une vie pour rien, une vie à astiquer

Un jour de plus à tout vérifier

Et à constater que rien ne sera jamais parfait

La propreté des mains exceptée

Il faudrait peut être penser à arrêter

De s’imposer un tel supplice quotidien

Tous les efforts pour y arriver

Ont pour le moment été vains

Arrêter tout, on aimerai bien… mis à part le lavage des mains