Cet été là fut le plus doux de ma vie. Du dimanche au vendredi, je restais dans mon appartement, assis au pied de mon lit, à penser à ma fleur et à compter les jours qui me séparaient de ma prochaine visite. J’en oubliais de me nourrir, de prendre des douches et d’ouvrir mes volets. 

Et le samedi, c’était le bonheur à l’état pur. Peu à peu, ma fleur devenait de plus en plus exigeante. Elle manquait de place, elle manquait d’eau. Elle se plaignait énormément et je me sentais coupable de son mal-être. Peu m’importait. Elle était là. Elle m’attendait. Et malgré son mauvais caractère, elle m’aimait. Elle était pour moi unique au monde. J’étais pour elle unique au monde. 

Bien sûr, les autres visiteurs ainsi que le propriétaire me regardaient de travers. J’étais le seul à entendre ma fleur parler. Je lui répondais évidemment. Et les gens me portaient des regards soit moqueurs, soit étonnés, ou encore réprobateurs. 

Je pense que le jardinier s’irritait de ma présence. D’ailleurs, le dernier samedi de l’été, à dix-huit heures précises, il est venu me chercher avec, pour la première fois, un grand sourire aux lèvres. J’aurais dû me méfier. 

 

Il m’a pris par l’épaule avec une familiarité qui lui était inhabituelle, en me disant qu’il allait falloir que je me trouve un autre passe temps le samedi pour les six mois à venir. Je n’osais comprendre. 

La tête me tournait. Son sourire mesquin m’agaçait. C’est ce soir là que j’ai lu les petits lignes en dessous de : « visites le samedi de 10h à 18h ». Maman disait qu’il fallait toujours bien lire les petits lignes en bas. J’avais oublié cela. 

Il y avait écrit en petit «  de mars à septembre ». Nous étions le dernier samedi de septembre.

 

Qui allait s’occuper de ma fleur? Le jardinier ne la comprenait pas. D’ailleurs il ne savait pas qu’elle savait parler. Pour lui, elle n’était qu’une fleur parmi des centaines de fleurs. Ils ne s’étaient pas apprivoisés.

La terre se fissurait sous mes pieds.

J’ai essayé de lui expliquer mais il n’a rien voulu entendre. Je n’ai eu pour seule réponse qu’un gros rire gras. 

 

Ce n’est pas vraiment ma faute, tout ça. Je ne sais même pas comment ça a pu arriver. En temps normal je ne suis pas violent. Maman disait même que j’étais trop faiblard. 

 

J’ai passé l’hiver ici, dans une maison de repos comme on dit. Le psychiatre m’a fait comprendre que je n’en sortirai pas. Pour aller où, de toutes façons ? 

J’ai écrit une lettre d’excuses au jardinier. Non pas que je regrettais totalement ce que j’ai fait, mais je voulais surtout qu’il prenne soin de ma fleur. L’idée de ne jamais la revoir me brisait le cœur. Ma vie était terminée. Je vivais au rythme des prises de calmants et des repas en commun. Avec des fous. Moi, je ne suis pas fou mais les médecins n’ont pas voulu me croire. 

 

Et puis, à la toute fin de l’hiver, une infirmière m’a apporté un colis. J’ai cru qu’il s’agissait d’une erreur. Je n’ai jamais reçu de colis de ma vie. Je n’ai ni famille ni amis. Maman est morte. Je n’ai jamais connu mon père. Je suis fils unique et j’ai toujours évité de parler aux inconnus. 

 

J’ai ouvert le carton et elle était là, dans un pot de terre. Elle m’a fait mille reproches évidemment. Qu’importe... 

Depuis, nous vivons heureux. Nous partageons la même chambre. Je prends soin d’elle, et elle me fait de reproches pour me remercier. Le matin je lui donne à boire. A midi, je la dépose au soleil, près de la fenêtre. Quand elle est dérangée par un coup de vent elle se fâche, et je la change de place. 

Nous passons nos journées à discuter de tout et de rien. Elle est très interessant comme fleur. Et elle a de la conversation.

 

Et je suis heureux. Tant pis si nous sommes enfermés, au moins, ma fleur et moi, on va vivre comme si l’on était seuls sur Terre. Jusqu’à la fin de nos jours. 

 

Fin