Mon billet sur la Japan Expo et les commentaires reçus m’ont un peu incitée à réfléchir sur la nostalgie en général. 

La nostalgie, le regret de temps lointains,  est un sentiment assez trompeur il me semble. Les nostalgiques sont peu objectifs . Ils ont l’air de ne se souvenir que des choses agréables associées à une époque et en oublient les désagréments plus ou moins inconsciemment. 

Je commence naturellement par cette nostalgie évoquée dans le billet en question: celle éprouvée par les gens regrettant amèrement de temps béni de l’enfance. Ce qui les conduit à regarder encore les dessins animés de leur enfance, à regretter les disquettes, les baladeurs cassettes ou leurs tenues vestimentaires démodées. C’est,  à mon sens, une régression. Regretter le temps où l’on était enfant, c’est refuser, en quelque sorte, d’être un adulte, c’est à dire un être autonome et accompli. Et je songe à Renaud, notamment. Malgré une certaine admiration pour lui, pour son écriture , je déplore fort le fait que Renaud cultive la nostalgie de son enfance, jusqu’à la dépression profonde. Cette période où finalement il était tout à fait dépendant d’autrui, pas abouti intellectuellement, et où il n’avait que peu de contraintes et surtout ne pensait pas par lui-même. C’est une certaine faiblesse que ce regret du temps de l’enfance. Comme si l’homme préférait une position dans laquelle les autres décidaient tout pour lui, choisissaient à sa place ect. Par ailleurs , c’est vouloir retrouver un état où l’on ne savait à peu près rien et n’avait pas d’opinions personnelles. 

D’ailleurs, cette nostalgie a cela de dangereux : que les hommes souhaitent toute leur vie rester enfants d’une certaine manière, et se décharger sur un « parent » plus élevé qu’eux et qui « sait mieux », est très grave. Une fois adultes, ce parent est sans doute : l’état. Ainsi, l’homme voulant rester enfant remet son sort entre les mains de l’état (un être supérieur et « avisé «  qui prend des décisions « sages » pour son bien) sans protestation. Voilà ce que m’évoque la nostalgie de l’enfance révolue. Pour ma part, je n’ai pas de bons souvenirs d’enfance. Cela aide, probablement. Néanmoins, je garde de très bon souvenirs de mes années lycée, sans toutefois vouloir y revenir, pour les raisons que j’ai citées plus haut: je me sens bien plus libre et forte d’expérience aujourd’hui. Entre autres. 

Une autre nostalgie très courante me pose question : la nostalgie des parents. Écoutez autour de vous: elle est très répandue. Combien de mères, surtout, ont la nostalgie du bon temps de la petite enfance de leur progéniture ? Cela a quelque chose d’assez surprenant. Comment préfère-t-on le temps où ses enfants n’étaient alors que de petits êtres (adorables certes) en devenir, ne sachant à peu près rien? Comment ne pas les préférer éclairés, libres, et autonomes ? Comment ne pas  apprécier et considérer comme meilleure leur évolution, à laquelle on a plus ou moins contribué ? 

Moi, je ne suis pas nostalgique de la petite enfance de mes enfants. J’aime évidemment regarder des photos d’eux parfois, pour mesurer leurs changements physiques. J’évoque aussi avec eux quelques souvenirs heureux du temps où ils étaient petits. Mais je ne voudrais surtout pas y retourner. Je suis bien heureuse d’avoir à présent des conversations correctes avec mon fils aîné , presque d’égale à égal. Et j’admets que même s’ils étaient « trop chou », m’en occuper à temps plein m’importunait assez. Ce que les nostalgiques semblent oublier (manque de sommeil, de temps pour soi, etc). Aspirer à cette abnégation de manière permanente est quelque chose que je n’entends pas. 

Ces gens me donnent l’impression de ne s’être sentis utiles et grands uniquement dans leurs rôles de parents de jeunes enfants. 

Comme si leur raison d’exister reposait exclusivement sur leur capacité à satisfaire les besoins de leurs jeunes enfants, que leur seule utilité sur terre était là. Que le fait d’élever des enfants était leur unique raison de vivre.  Eh bien, je trouve cela assez piètre. Si on estime sa valeur à sa seule aptitude à s’occuper de ses enfants, c’est que l’on n’en n’a pas autrement, et indépendamment de sa progéniture. Il me semble que cette nostalgie repose sur cela surtout: ces gens regrettent le temps béni où ils étaient indispensables à quelqu’un de totalement dépendant d’eux. Ou bien, ce qu’ils regrettent, c’est la possession entière d’un petit être. Ils sont nostalgiques du temps ou un être humain leur appartenait exclusivement. Ce qui est très égoïste, quand on y songe. C’est pourquoi je n’appréhende pas tant le départ de mes enfants, contrairement à nombre de mes amies. Évidemment, les sentir quitter le nid m’indique, me rappelle, étape par étape, que je vieillis. Et je l’évoque plutôt sur le ton de la blague, en vérité. Mais je peux déjà tout à fait imaginer ma vie future sans eux au quotidien. Pourtant, je les aime. Mais je sais que j’ai une valeur autre que celle de « mère », que je saurai m’adapter avec joie et me réinventer. Et je serai très contente pour eux qu’ils aient moins besoin de moi. 

Je vais évoquer également la nostalgie des règles anciennes, de lois morales plus marquées, du service militaire, des coups de règles sur les doigts, de la dureté et de la sévérité de l’éducation. Qui est aussi une faiblesse à mon avis. C’est vouloir faire subir aux nouvelles générations l’importunité qui a été la nôtre, et sans bonnes raisons autres qu’un fort sentiment d’injustice, presque un ressentiment, parce que l’on refuse que la génération actuelle en soit épargnée. C’est pour moi une sorte de frustration de ne pas voir les autres en baver autant que soi. Assez dérisoire, cela. Alors, on peut m’objecter que « c’était mieux avant », que les enfants étaient mieux éduqués, plus respectueux, que le service militaire avait quelque chose de très utile. Moi, je vous répondrais que si ça avait été le cas, aujourd’hui, vous seriez tous des êtres bien plus élevés que vous ne l’êtes, logiquement. 

Ensuite, il a la nostalgie d’un amour, d’une amitié, d’une relation qui est terminée. Regret qui est tout à fait improductif: si l’on estime avoir perdu une relation essentielle, il vaut mieux tout faire pour la retrouver plutôt que de déplorer indéfiniment sa perte. Même si cela paraît irréalisable, il me semble que l’énergie est toujours mieux dépensée à tenter de reconquérir plutôt qu’à regretter le passé en vain. Si le chagrin de la perte pèse plus lourd sur la balance que les sacrifices peut-être nécessaires pour retrouver cet amour, cette amitié, alors: tout faire pour recommencer. 

Et si c’est impossible (la personne est morte, ne veut plus, ou toute autre raison): alors, oublier. Tirer un trait pour ne pas rester bloqué par ces souvenirs qui paralysent. Parce que se noyer dans le souvenir de ce qui ne sera plus est assez malsain. C’est une sorte d’auto-flagellation permanente. Une douleur dont on devrait se passer. Et il vaut encore mieux, si vraiment le manque est trop cruel, tenter de  retrouver une relation assez similaire, ou du moins qui puisse nous combler tout autant, même de manière différente, plutôt que de se perdre en lamentations. 

Et je suis bien désolée, par avance, si je froisse, par ce texte, tous les nostalgiques.